Pesticides: apprendre des hirondelles bicolores

Flavie Boivin-Côté
Collaboration spéciale
L’hirondelle bicolore, qui affectionne les souches d’arbres morts en bordure des marécages pour faire son nid, s’adapte bien dans un habitat modifié par l’humain.
Photo: Andréanne Lessard L’hirondelle bicolore, qui affectionne les souches d’arbres morts en bordure des marécages pour faire son nid, s’adapte bien dans un habitat modifié par l’humain.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

Reconnue pour ses jolies couleurs et pour son chant mélodieux, l’hirondelle bicolore fait le bonheur des ornithologues amateurs depuis toujours. Malheureusement, on remarque un déclin annuel de sa population nord-américaine d’environ 5 %, et ce, depuis 20 ans. Une équipe de chercheurs de l’Université de Sherbrooke se penche sur les impacts de l’utilisation d’insecticides en milieux agricoles sur cette espèce menacée.

Le déclin des oiseaux qui se nourrissent d’insectes en vol, d’abord remarqué en Europe, est désormais visible en Amérique du Nord. Pour la spécialiste en écologie animale et professeure à l’Université de Sherbrooke Fanie Pelletier, et pour son équipe, il n’en fallait pas plus pour s’intéresser au sort de ces espèces menacées.

« Nous avons décidé de nous intéresser à la source même du problème, qui paraissait venir de leur régime alimentaire, explique la chercheuse. On voulait savoir quel était l’effet direct de l’exposition des insectivores aériens aux pesticides. »

L’hirondelle, l’oiseau idéal

Bien que les espèces sur lesquelles concentrer sa recherche ne manquaient pas, le comité, composé de chimistes, de biologistes et de professeurs, a jeté son dévolu sur l’hirondelle bicolore, généralement présente dans les milieux humides du Sud québécois, dont plusieurs ont été détruits au cours des dernières décennies du fait de l’urbanisation. L’hirondelle, qui affectionne particulièrement les souches d’arbres morts en bordure des marécages pour faire son nid, a ainsi perdu une grande partie de son habitat naturel. Pour pallier le problème, plusieurs agriculteurs avaient déjà installé des nichoirs artificiels, et au début du projet de recherche, d’autres ont été aménagés dans une quarantaine de fermes en Montérégie et en Estrie. Autre avantage de l’hirondelle bicolore, celui de bien s’adapter dans un habitat modifié par l’humain.

« Les hirondelles bicolores sont aussi très tolérantes au fait que l’on touche leurs oisillons, qu’on les mesure et qu’on les repose dans le nid, raconte Fanie Pelletier. Alors que certaines espèces d’oiseaux abandonnent carrément leurs oisillons s’ils sont imprégnés d’une odeur inconnue. »

Pour comprendre le déclin de l’hirondelle, l’équipe de recherche s’est d’abord penchée sur l’environnement dans lequel évolue l’espèce. Les milieux agricoles du Québec sont très variés, et chaque milieu influence la reproduction de l’espèce. Comment se portent les femelles vivant dans les champs de maïs, où l’utilisation de pesticides est très importante ? Et celles vivant plutôt avec le bétail, près des pâturages ? Quid de la reproduction dans chacun de ces milieux ? Voici, entre autres, ce que l’équipe cherchait à savoir.

Une diète qui fait sourciller

En constatant les difficultés de reproduction là où se pratique l’agriculture intensive, les chercheurs ont fait le lien avec l’épandage de pesticides, qui y est pratique courante. Durant six ans, les experts ont ainsi récolté et étudié des bolus alimentaires, ces boules d’insectes que la femelle donne à ses petits pour les nourrir. Ils y cherchaient des traces de pesticides, d’insecticides et de fongicides. L’équipe a ainsi mis sur pied un procédé unique permettant de déceler et d’analyser jusqu’à 54 composés chimiques utilisés dans les pesticides. Or, 47 d’entre eux ont été retrouvés dans lesdits bolus.

« 46 % des bolus contiennent au moins un des produits que nous avons testés, indique Mme Pelletier. Nous en trouvions vraiment partout, même dans les fermes où nous croyions que l’exposition des oiseaux aux produits chimiques était minime. »

Premier constat donc, l’impact de ces composés chimiques sur les oiseaux se fait à grande échelle. Deuxième constat, le nombre de produits chimiques différents utilisés par les agriculteurs est grand. Ainsi, les animaux sont exposés à une très grande variété de produits, à petite dose et en continu, donc de façon chronique, explique la chercheuse.

Photo: Andréanne Lessard Pour comprendre le déclin de l’hirondelle, l’équipe de chercheurs s’est penchée sur son régime alimentaire.

Or, il s’agit d’un contraste important par rapport à la manière dont sont testés les produits chimiques par les autorités. Lorsque le gouvernement veut s’assurer de la sécurité d’un produit, il procède généralement en nourrissant une population animale avec un aliment modifié par un seul produit et sur une courte période. La réalité dans la nature est toute autre, ce qui changerait les impacts de ces produits sur la faune.

« Pour pouvoir mesurer l’impact véritable d’un produit sur une espèce animale, il faut analyser le taux de reproduction de cette espèce, ajoute Fanie Pelletier. Combien d’œufs les femelles pondent-elles ? Combien éclosent ? Est-ce que les oisillons survivent ? »

Alors que la recherche se poursuit, déjà certaines conclusions émergent, donnant lieu à des recommandations.

« Quiconque vit proche d’un milieu humide, un étang ou un marais doit faire attention à l’utilisation de produits chimiques, conclut Fanie Pelletier. L’hirondelle dépend de ces milieux humides pour sa diète, mais aussi pour la nidification. Tout ce qui est présent dans l’eau montera inévitablement dans la chaîne trophique. C’est pourquoi garder nos sources d’eau propres est non négligeable pour la faune. » 

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