Un spectre hante notre siècle: le transhumanisme

La World Transhumanist Association ou Association mondiale du transhumanisme (AMT), a tenu son congrès à Toronto cet été (voir nos reportages du 7 et du 9 août). Dans son article du Foreing Policy, Fukuyama explique que cette idéologie est «un curieux mouvement de libération» qui cherche ni plus ni moins à «affranchir la race humaine de ses contraintes biologiques». Une idéologie technophile prônant «le dépassement de l'imparfaite espèce humaine par une cyber-humanité idéale», selon la définition proposée récemment par le Sénat français dans un de ses comités de prospective.

Autrement dit, affirment les transhumanistes, il y a eu quelque chose comme une humanité avant l'homo sapiens, faite d'australopithèques et d'hommes de Cro-Magnon. Il faut maintenant imaginer ce qu'il y aura «après homo sapiens»; et même accélérer son avènement. Quoi exactement? Les transhumanistes répondent: des post-humains, des êtres plus forts, plus intelligents, plus résistants, à la longévité presque infinie. Contrairement à l'homo sapiens, ils ne seront pas le produit de l'évolution, mais le fruit de technologies qui convergent présentement: la robotique, la bioinformatique, les neurosciences, la génomique et les nanotechnologies. Pour l'instant, on ignore quelle forme ces «surhumains» prendront exactement.

Cela nous échappe: «Tout comme les chimpanzés n'ont pas l'intelligence nécessaire pour comprendre ce qu'être humain signifie [...] nous, humains, n'avons pas ce qu'il faut pour comprendre la condition post-humaine», écrivait récemment Nick Bostrom, philosophe fondateur de l'AMT et rattaché à l'université d'Oxford.

Humilité à l'égard de la nature

Francis Fukuyama, qui enseigne à la Johns Hopkins School of Advanced International Studies, écrit que «la première victime du transhumanisme pourrait bien être la notion d'égalité. Car si nous commençons à nous transformer en quelque chose de supérieur, quels droits les créatures améliorées réclameront-elles? Et quels droits posséderont-elles par rapport à ceux qui ne seront pas de leur groupe?», c'est-à-dire les pauvres humains «traditionnels». Émergerait donc une élite, une «aristocratie», dont les membres posséderaient des attributs supérieurs.

Le danger est grand pour la démocratie libérale, soutient Fukuyama. Dans le passé, les aristocraties étaient fondées sur des conventions. Les membres de ces castes privilégiées croyaient peut-être que «leur pouvoir découlait de la nature», mais ce n'était évidemment pas le cas. Qu'arriverait-il si, effectivement, les aristocraties reposaient dans l'avenir sur une «supériorité objective»: meilleure mémoire, intelligence plus rapide, etc.

Fukuyama conclut son article en disant que la pensée environnementale nous a enseigné une chose: «il faut se montrer humble et respectueux à l'égard de la nature, si l'on veut préserver son intégrité». Aujourd'hui, le philosophe affirme qu'il faut développer rapidement «la même humilité à l'égard de notre nature humaine». Sinon, «nous nous trouverions implicitement à inviter les transhumanistes à défigurer l'humanité avec leurs bulldozers génétiques et leurs centres commerciaux de psychotropes».

De la fin de l'histoire à la fin de l'homme

Fukuyama a défrayé la manchette, et a été très critiqué, au début des années 90, lorsqu'il a affirmé que la fin de la guerre froide correspondait à «la fin de l'histoire», ce qui ne signifiait pas, contrairement à ce qu'on a pu dire, la fin de tout événement.

Il publiait il y a deux ans Our Posthuman Future: Consequences of the Biotechnology Revolution, titre traduit en français par La Fin de l'homme? (Gallimard, Folio actuel). Il y affirmait que les prédictions d'Aldous Huxley, auteur du roman Le Meilleur des Mondes, étaient en train de s'avérer et que notre société ivre de technologie pourrait bien abolir l'humain. Il s'inquiétait en particulier de la vogue des antidépresseurs comme le Prozac et des stimulants comme la Ritaline, médicaments utiles dans bien des cas, reconnaissait-il, mais surutilisés actuellement et souvent en guise de «pilules du bonheur». Récemment, Fukuyama, qui est aussi membre du Comité de bioéthique du président des États-Unis, réclamait des lois très strictes pour limiter l'usage des antidépresseurs, mais aussi des médicaments contre l'Alzheimer.

Son but: faire en sorte que seules les personnes véritablement malades y aient accès. Et non pas ceux qui veulent s'en servir pour aplanir les émotions difficiles — le deuil, par exemple — ou, dans le cas des médicaments contre l'Alzheimer, comme neurostimulant («brain-booster»). Pour être un humain au sens fort, il faut selon Fukuyama pouvoir posséder toutes les «capacités émotionnelles» de l'espèce. Or, les «médicaments de l'âme» et les thérapies géniques à venir forgeront un monde où certaines de ces émotions, surtout les négatives, seraient annihilées. Dans son article de Foreing Policy, il reprend à cet égard un argument abordé dans La Fin de l'homme: «Nos bonnes caractéristiques sont étroitement liées à nos mauvaises. Si nous n'étions ni violents ni agressifs, nous serions incapables de nous défendre; si le sentiment de l'exclusivité ne nous habitait pas, nous ne serions jamais loyaux à l'égard de ceux qui nous entourent; si nous n'avions jamais ressenti de jalousie, nous n'éprouverions à l'inverse jamais de sentiment amoureux.»

Réplique

La réplique à Fukuyama de la part des transhumanistes ne s'est pas fait attendre. «Fukuyama semble cultiver des cauchemars du type X-Men dans lesquels les post-humains améliorés cherchent à en finir avec les humains normaux», écrivait Ronald Bailey dans le site Web de la revue Reason la semaine dernière. Bailey, qui a été journaliste scientifique à Forbes et à ABC, souligne que les transhumanistes disent militer pour que tous bénéficient des progrès technologiques qui s'en viennent. De plus, argue-t-il, ces progrès permettront aux enfants défavorisés par la nature d'obtenir des caractéristiques que les enfants «chanceux» possèdent, ce qui «aura pour effet d'améliorer leur santé et leur intelligence. Bref, il est plus probable que l'ingénierie génétique du futur réduise plutôt qu'elle n'exacerbe les inégalités humaines». Bailey conclut en disant que si Foreing Policy lui avait posé sa question sur «l'idéologie la plus dangereuse du siècle», il aurait répondu: «interdire le progrès technologique au nom de "l'humilité"», cherchant à tourner en dérision un des arguments de Fukuyama.

Avenir

Cette querelle entre Fukuyama et Bailey s'inscrit en fait dans un débat américain plus large sur la technologie, lequel a opposé deux camps ces dernières années: d'un côté, les Jeremy Rifkin (critique des OGM), Leon Kass (qui s'élève contre le clonage et les recherches sur les cellules souches) et Bill Joy (informaticien qui a publié dans la revue Wired un pamphlet intitulé «Pourquoi le futur n'a pas besoin de vous»). De l'autre côté, ceux qu'on a déjà qualifiés de «techno-prophètes», tous liés de près à l'AMT: les Raymond Kurzweil (qui annonce l'âge des machines spirituelles), Gregory Stock (qui estime que les parents devraient avoir la liberté de choisir, voire de modifier, les gènes de leurs enfants) et Aubrey de Grey (biologiste qui cherche à augmenter radicalement l'espérance de vie humaine).

Par ailleurs, notons que Nexus, une section de l'AMT, a été fondée il y a un an à Montréal et est animée par Justice De Thézier, un étudiant en «science, technologie et société» à l'UQAM.

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