La pandémie sera-t-elle inscrite dans nos cellules à jamais?

La signature de la COVID dans nos gènes pourrait donc s’apparenter à d’autres moments de stress chronique, comme des guerres ou des catastrophes naturelles.
Illustration: iStock La signature de la COVID dans nos gènes pourrait donc s’apparenter à d’autres moments de stress chronique, comme des guerres ou des catastrophes naturelles.

Davantage de cheveux blancs, la peau qui ternit, une vitalité affaiblie : qui n’a pas l’impression d’avoir vieilli de 10 ans en l’espace de quelques confinements ? Les effets du stress durant cette période pourraient bien laisser leur empreinte pour longtemps au creux de nos corps, tant chez les adultes que chez les enfants nés durant cette période, disent deux experts.

Pour ce qui est du vieillissement, il est aujourd’hui possible de savoir si notre âge biologique correspond à celui mesuré par le calendrier, et ainsi de déterminer si une personne vieillit plus ou moins vite que la moyenne des autres. Quelqu’un pourrait avoir par exemple 42 ans selon son année de naissance, mais ses gènes indiqueraient plutôt un âge de 50 ans.

C’est grâce au champ de l’épigénétique qui s’est rapidement développé ces dernières années, notamment grâce à la contribution du professeur à l’Université McGill Moshe Szyf. Pour expliquer cette discipline, il recourt à une métaphore informatique : « Il faut penser à nos cellules comme à un ordinateur. L’ADN que nous recevons de nos parents est le disque dur. La séquence est le système d’opération. Et les applications qui servent à faire marcher nos organes et tout le corps sont l’épigénétique. »

L’ADN est donc immuable, fixé à la naissance sur notre horloge génétique, mais nous avons un certain contrôle sur les expériences qui agissent sur une autre horloge, celle épigénétique. « L’exposition au stress et le statut social sont d’ailleurs parmi les meilleurs indicateurs pour évaluer l’espérance de vie, autant chez les humains que les animaux », détaille M. Szyf.

C’est donc sur cette horloge que la pandémie pourrait avoir agi. S’il est encore trop tôt pour documenter cet effet dans des études à grande échelle, des recherches précédentes montrent que de grands événements traumatiques « font vieillir plus vite », avance le professeur.

La signature de la COVID dans nos gènes pourrait donc s’apparenter à d’autres moments de stress chronique, comme des guerres ou des catastrophes naturelles. Dans le cas de la dernière année, la particularité du stress qui nous a envahis est l’interruption des liens sociaux et la longue durée de l’isolement, note M. Szyf.

« Nous avons accumulé plusieurs “niveaux” de changements qui sont sans précédent, donc les impacts seront aussi grands en conséquence », explique-t-il, sans cacher ses inquiétudes. Le sentiment de perte de contrôle sur nos vies a été particulièrement délétère, croit ce scientifique. À celui-ci s’est ajoutée l’incertitude des changements fréquents et parfois draconiens des mesures sanitaires.

« Les risques émotionnels sont aussi physiques. Nos études ont montré que l’exposition à certains facteurs et les expériences humaines causent en effet des changements physiques dans la manière dont l’ADN ou le cerveau fonctionnent », résume le professeur.

La prochaine génération

Les adultes auront peut-être vieilli plus vite, mais ce stigmate pourrait aussi passer aux bébés nés durant la pandémie et affecter leur développement.

La professeure Cathy Vaillancourt de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) mène actuellement une étude à ce sujet à l’échelle de la province. Les mères recrutées dans le cadre de ses recherches répondront à un questionnaire pour évaluer leur niveau de stress, puis l’équipe analysera des échantillons de leur placenta.

« C’est un organe très important qui a été négligé dans la recherche. Tout ce qui peut altérer les fonctions placentaires peut altérer le développement de l’enfant et la santé de la mère à long terme », explique Mme Vaillancourt. Dans ce cas-ci, les chercheurs sont à la recherche de biomarqueurs, des sortes de signatures dans le placenta : par exemple, est-ce que des structures qui permettent de transporter des nutriments ou de l’oxygène au fœtus ont été modifiées ?

Cette étude suit une voie défrichée en partie par le projet Verglas dirigé par la professeure Suzanne King. Elle et son équipe ont suivi plus d’une centaine d’enfants après la crise du verglas au Québec de janvier 1998. Ils ont conclu que l’exposition à un stress important est associée à des séquelles physiques, cognitives et comportementales chez les enfants.

La différence cette fois-ci, dit Cathy Vaillancourt, est que la pandémie a été beaucoup plus longue que la tempête de verglas, qui avait duré 45 jours. Le stress est donc chronique, mais son effet pourrait ne pas être exclusivement négatif, précise la chercheuse : « Le stress permet aussi une certaine adaptation, elle aussi transmise au bébé. On veut aussi comprendre pourquoi certains s’adaptent, ont une plus grande capacité de résilience, et d’autres moins. »

La professeure insiste sur l’importance des conditions de la grossesse et la nécessité de ressources d’accompagnement pour les femmes. « C’était beau de dire que le virus n’était pas dangereux pour les femmes enceintes, mais il faut pouvoir s’en occuper quand même », résume-t-elle.

Et c’est là-dessus que les deux chercheurs se rejoignent : même s’ils reconnaissent que le virus de la COVID-19a des effets immédiats sur un humain infecté, ils invitent à considérer davantage la santé à long terme dans le monde d’après.

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