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Un monde meilleur ou le meilleur des mondes?

Photo: Agence France-Presse (photo)

Toronto — «De meilleurs humains, une meilleure vie, un monde meilleur»: c'est sous ce triple espoir en apparence anodin que s'est ouvert hier, dans la Ville reine, le congrès Transvision 2004, le sixième de la World Transhumanism Association (WTA), qui regroupe environ 3000 personnes dans le monde. Les précédents avaient eu lieu à Yale, aux États-Unis, à Londres, dans les Pays-Bas et en Suède.

En ce vendredi après-midi frisquet, les présentateurs se relaient à la tribune d'une grande salle presque vide de l'université de Toronto, à un jet de pierre de Queen's Park. Leurs PowerPoint présentent des perspectives d'un monde plus que parfait où la génétique, la robotique, les neurosciences et les nanotechnologies permettent à l'humain de renouveler complètement la «condition humaine» selon les rêves de chacun.

L'article 2 de la «déclaration transhumaniste», manifeste fondateur de cette nouvelle idéologie, le dit clairement: «L'avenir de l'humanité va être radicalement forgé par la technologie. Nous envisageons la possibilité que l'être humain puisse subir des modifications, telles que son rajeunissement, l'accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacité de moduler son propre état psychologique, l'abolition de la souffrance et l'exploration de l'univers.» Exit Homo sapiens, bienvenu transhumain. Et bientôt post-humain.

Les livres de chevet des participants à ce congrès illustrent bien la direction qu'ils souhaitent prendre: c'est Redesigning Humans, Our Inevitable Genetic Future, de Gregory Stock, chercheur à la UCLA, qui plaide pour que les parents puissent choisir les gènes de leurs enfants. Il y a aussi Remaking Eden, du célèbre généticien Lee Silver. Sans oublier The Age of Spiritual Machines, de Ray Kurzweil, chercheur au MIT (dont nous parlions la semaine dernière).

On comptera aussi plusieurs livres, comme The First Immortal, sur la «cryogénie» (la congélation en vue d'une réanimation ultérieure): une technique qui pourrait devenir fonctionnelle dans les 50 prochaines années, selon James Hughes, trésorier de la WTA. «Les nanotechnologies pourraient bientôt permettre de corriger tous les dommages que la congélation aura causés aux cellules. Et par la suite, il suffirait de réanimer le corps», a-t-il déclaré hier, désinvolte.

Un Raël laïque?

Nick Bostrom, un philosophe de l'université Oxford dans la jeune quarantaine, est le cerveau derrière la WTA. Il milite activement depuis 1998 pour internationaliser son organisation et faire connaître les idées transhumanistes. Bostrom se désole lorsqu'on ose faire un rapprochement entre les thèses de la WTA et celles de Raël. «Ce n'est pas parce qu'un chef de secte a eu des positions qui ressemblent un peu aux nôtres que nous sommes en train d'organiser une religion», dit-il. Il insiste pour dire que son mouvement en est un de chercheurs. «Ce sont les religions qui souvent nous reprochent d'être trop matérialistes.» Mais au fond, selon lui, le transhumanisme est la seule façon de poursuivre la tradition de l'humanisme des Lumières, qui visait à améliorer la vie des hommes.

Hier, à l'écran, Bostrom expliquait la signification d'un graphique simple, où se trouvait un grand rectangle qui en englobait de plus petits. Par ces derniers, Bostrom voulait illustrer les limites de la condition animale, recoupant celle de l'humain. Le grand, ce sont les «possibilités transhumaines, à peu près infinies». Par exemple? «Une personne qui vivrait 200 ans en bonne santé développerait des réflexions, des projets, des idées qu'on ne peut sans doute même pas imaginer dans notre condition actuelle.» Pourquoi ne pas penser, renchérit le philosophe Mark Walker, de l'université de Toronto, qu'un être humain «décide de se donner le corps qu'il faut, grâce à la génétique, pour exceller dans le domaine de l'athlétisme». Après tout, argue-t-il, nous souhaitons tous être meilleurs dans chacun de nos domaines. «Et si un jour nous trouvons ce qui fait, dans la composition chimique du cerveau, et dans les gènes, ce qui rend vertueux et bon, pourquoi devrions-nous nous empêcher de l'utiliser?»

Une autre association post-humaniste, l'institut de «l'Extropy» (l'inverse de l'enthropie), est représentée au congrès par un penseur très connu dans ces cercles. Il s'agit d'un philosophe très inspiré par Nietzsche, Max More, dont le nom en soi est déjà tout un projet. (Il se nommait O'Connor, mais il a fait changer son nom pour More pour se rappeler constamment son devoir et objectif: devenir «plus» que ce qu'il est). Dans une lettre à mère Nature, More a déjà écrit que cette dernière avait fait un beau travail en fabriquant les humains, mais qu'il était temps «d'améliorer» cette création: «Chère mère, tu nous forces à vieillir et à mourir au moment même où nous commençons à être sages.» More soulignait aussi que mère Nature avait été injuste en donnant certains sens très fins aux animaux et en réservant des sens grossiers aux humains (on pense à l'odorat). L'«amélioration» ici passerait par l'appropriation génétique de ces puissants sens.

Principe de précaution

Dans l'esprit des transhumanistes, rien ou presque, en fait, ne devrait barrer la route à la technologie et aux désirs profonds de chaque individu. Certains participants se réjouissaient hier de la présentation de Ron Reagan (fils du président), à la récente convention démocrate, en faveur de la recherche sur les cellules souches. Les extropiens ont d'ailleurs déclenché l'hiver dernier une offensive contre le «bioconservatisme» en reprenant à leur compte une phrase de l'ancien acteur Christopher Reeves, tétraplégique, devenu un symbole du lobby pour la recherche sur les cellules souches: «Je n'aurais jamais cru qu'un jour la politique se mettrait dans le chemin de l'espoir.»

Hier, James Hughes, auteur d'un livre intitulé Citizen Cyborg, lançait: «Avons-nous empêché les médecins de se laver les mains et d'adopter des mesures d'hygiène au début du XXe siècle? Pourtant, cela a fait chuter radicalement les taux de mortalité infantile. Les écolos nous diraient aujourd'hui que ç'a contribué à la surpopulation!»

Hughes a tenu à préciser hier que le transhumanisme n'est pas une incitation à «se prendre pour Dieu», comme on l'entend souvent. À ce compte, a-t-il dit, toute intervention technologique relèverait d'un désir de se «prendre pour Dieu»: «donner des antibiotiques, porter des lunettes, etc.». Parlant de la «superlongévité», Hughes a rejeté aussi des critiques selon lesquelles «c'est la mort qui donne sens à la vie». Répliquant au philosophe et bioéthicien Léon Kass, grand pourfendeur des post-humanistes, Hughes a lancé: «La mort donne peut-être le sens à ta vie, Léon le bioconservateur, alors fais ce choix-là pour toi-même et laisse-nous travailler à retarder, voire surmonter cette tragédie.»

Lourd programme

Aujourd'hui et demain, les participants à Transvision disserterons entre autres sur «l'avenir de l'intelligence», «la politique transhumaniste», «le droit et le devoir de devenir meilleur». Mais quel est donc le sens de «meilleur», ici? Une question à leur poser.