Comment la pathologie judiciaire peut apporter des réponses au charnier de Kamloops

La nouvelle de la découverte de 215 corps d’enfants autochtones enterrés à Kamloops en Colombie-Britannique sur le site d’un ancien pensionnat a secoué le pays en entier. Comment la médecine légale se prépare à intervenir ? Le Dr Yann Dazé, pathologiste judiciaire au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du ministère de la Sécurité publique du Québec, explique. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Comment avez-vous réagi en apprenant la découverte des restes de ces 215 enfants ?

Ma première réaction, pour être tout à fait franc, a été de me dire : oh ! mon Dieu, beaucoup de travail attend les collègues. C’est un premier réflexe. On fait face à l’équivalent d’un désastre de masse. Les circonstances sont différentes. Le travail reste le même en termes d’expertises de la scène. Ce que j’ai lu et vu n’éclaire pas sur la nature du site. S’agit-il de tombes individuelles ou d’une grande fosse commune ? À notre niveau, ça fait toute une différence. Si les corps sont empilés les uns sur les autres depuis cent ans, l’expertise de la scène sera potentiellement longue et compliquée. L’expertise d’identification aussi. La recherche de la cause des décès serait alors très pénible. On parle de 215 corps, c’est énorme.

Y a-t-il des précédents au Québec ou au Canada ?

Oui. Les tragédies de Mégantic en 2013 et de l’Isle-Verte en 2014 ont aussi entraîné des décès multiples, évidemment avec leurs caractéristiques propres aux incendies, aux corps calcinés. L’approche est différente avec des corps enterrés. Le meilleur parallèle, je crois, est fourni par l’affaire Pickton qui enterrait des restes de femmes assassinées dans sa ferme. Le travail d’anthropologie et de pathologie réalisé alors est assez similaire à celui qui attend les équipes à Kamloops.

Peut-on aussi établir un parallèle avec les interventions sur les tombes des victimes de tueries de masse ou de génocide en temps de guerre ?

C’est exactement la même chose. On pense aux charniers découverts en Bosnie après la guerre des années 1990. Les objectifs des interventions pathologistes sont très similaires, voire identiques.

Quels sont ces objectifs et comment les atteignez-vous ?

Partons de l’idée qu’il s’agit d’une fosse commune. Dans ce cas, l’objectif se décline en trois parties : l’exhumation des corps, l’identification des victimes et la recherche des causes du décès. La première partie consiste à exhumer les corps de manière respectueuse, en tenant compte des aspects culturels des communautés touchées. Il faut en plus exhumer les corps de façon scientifique. Ce travail ressemble à celui des archéologues. On en est à ce niveau de rigueur et de précision. Dans une fosse, les parties de corps à l’état squelettique se mélangent fort probablement. L’examen sur la scène doit être minutieux et très rigoureux pour redonner aux bons corps les bonnes parties. Dans ce genre de circonstances, c’est une catastrophe si on commence à redonner aux familles des restes qui n’appartiennent pas à leurs défunts.

Comment atteint-on l’objectif d’identification ?

Trois grandes méthodes peuvent être employées pour l’identification. La première, anthropologique, permet d’orienter l’identification. L’anthropologue examine les ossements pour déterminer certaines caractéristiques anthropologiques : la race, le sexe, l’âge au décès et la taille au décès. Viennent ensuite deux autres méthodes. L’odontologie permet de comparer les dents avec du matériel ante mortem, les fiches ou les radiographies dentaires par exemple, s’il y en a évidemment. Ici, pour le pensionnat, les dossiers sont peut-être détruits ou inexistants. La dernière méthode implique la génétique. L’analyse de l’ADN sur les os a énormément progressé ces dernières années. Il y a vingt ou trente ans, on n’aurait pas eu de bons résultats. Les techniques actuelles sont beaucoup plus performantes. Il faut des références évidemment, des sources familiales, père ou mère, frère ou sœur, cousins ou cousines, oncles ou tantes. L’ADN sera probablement la méthode d’identification la plus utilisée à Kamloops.

Reste la recherche des causes du décès. Comment se fait le travail dans ce troisième cas ?

On tente de faire la lumière sur les circonstances ou les causes des décès. Les corps très mal conservés compliquent cette tâche. Les os fournissent des indices pour émettre des hypothèses mais dans certains cas ce sera peine perdue. Le temps joue contre nous, surtout compté en plusieurs décennies, voire un siècle, mais aussi la manière dont on a disposé des dépouilles. Si les corps n’ont pas été embaumés et tout simplement mis en terre sans même être en cercueil ou emballés, les éléments, les insectes, les auront dégradés de manière beaucoup plus marquée.

Comment prenez-vous en compte les volontés et les attentes des communautés et des familles à chacune de ces étapes ?

Il est primordial d’expliquer les choses très clairement et précisément pour que les gens ne se fassent pas d’attentes démesurées. Il faut que les attentes restent réalistes. Les gens sont intelligents. Les communautés comprennent les limites de la science. Il faut expliquer ces limites dès le départ pour éviter des problèmes par la suite. Il faut aussi envisager nos interventions dans un esprit de collaboration entre les gouvernements et les communautés. À mon humble avis, c’est une excellente idée. Cette collaboration doit s’étendre de manière pluridisciplinaire. Le laboratoire ne fonctionne pas seul dans ce genre de circonstances. Le bureau du coroner s’occupe de la gestion des corps en tout respect des communautés. Un travail policier doit être fait, par exemple pour obtenir des références familiales et des dossiers médicaux. Nous, nous apportons l’expertise scientifique.

Vos services seront requis si des fouilles des anciens pensionnats sont commandées au Québec aussi. Votre laboratoire pourra-t-il faire face à une telle demande ?

Au laboratoire, nous avons des plans d’interventions et de réponses à des incidents de décès multiple. On en avait avant Mégantic et l’Isle-Verte qui ont testé ces plans. Nous avons raffiné nos approches. Nous sommes prêts et dans ce cas nous pouvons planifier les interventions. Quand un déraillement de train tue des dizaines de personnes, l’intervention de nos services doit être rapide et immédiate. On est dans l’urgence. Avec les pensionnats, on parle d’événements tout aussi dramatiques mais peut-être un peu moins dans l’urgence, ce qui permet de planifier le travail pour intégrer la surcharge de travail tout en permettant aux tâches régulières du laboratoire de se poursuivre. Il faudra aussi juger la demande. Si on trouve 20 corps au Québec, ce sera une chose. Si on en trouve 200, ce sera une autre chose. L’atteinte de nos limites opérationnelles pourrait forcer le recours à de l’aide extérieure de la province. Cette possibilité est prévue dans nos plans en cas de décès multiples. Bref, peu importent les circonstances, nous allons nous adapter.

Comment envisagez-vous personnellement ce travail ?

La science est froide, pointue, précise et rigoureuse. Mais quand je fais ce travail scientifique, je le fais d’abord et avant tout pour les familles et les communautés. À Mégantic, je me suis retrouvé très vite sur la scène de la catastrophe, en juillet 2013. J’ai rencontré les familles pour expliquer mon rôle. J’ai senti toute la détresse de ces gens et j’ai été groundé sur le sens de mon travail qui se ramène à l’essentiel en apportant des réponses et en aidant à panser des plaies ouvertes.

Dans cette nouvelle tragédie, il est question d’enfants. Cette triste réalité jette encore plus de peine dans notre société. Rajoute-t-elle un défi particulier pour vous en tant que pathologiste ?

Travailler sur des corps humains reste toujours difficile. Oui, comme dans n’importe quel travail, on finit par s’habituer un peu et à se fabriquer une espèce de carapace pour se protéger psychologiquement. L’intervention sur des corps d’enfants met la carapace à plus rude épreuve encore. Mon laboratoire est habitué de travailler à la suite de décès d’enfants dans des circonstances violentes, comme celui de la fillette de Granby récemment. Ces cas testent nos limites. Il faut toutefois se concentrer sur le travail à faire, penser aux familles et aux communautés parce qu’en fin de compte c’est ce qui nous permet d’accomplir notre tâche, même la plus pénible.

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