Menacé de fermeture - Vigile.net renaît encore une fois

Après avoir suspendu indéfiniment ses activités pendant deux semaines, le site Internet indépendantiste Vigile.net, très suivi par les passionnés de la question nationale, a recommencé à paraître dimanche. Son créateur, Bernard Frappier, joint hier par Le Devoir, dit qu'il a voulu, par cette menace, «relancer la campagne de financement du site», qui battait de l'aile.

Ancien professeur de philosophie au collégial, M. Frappier affirme avoir besoin de 30 000 $ annuellement pour faire vivre le site... grosso modo pour se payer un salaire. Mais c'est là un objectif qu'il n'a jamais atteint en quatre ans de tentative. Depuis janvier 2004, il n'avait accumulé que 7300 $. En 2002, il avait amassé un peu plus de 17 000 $, son record jusqu'à maintenant. Il raconte que ses difficultés actuelles sont liés à l'accession du Parti libéral au pouvoir en avril 2003, ce qui l'a coupé de plusieurs sources de revenu, notamment des budgets discrétionnaires des ministres et députés péquistes.

«Club des 300»

Mais la menace de fermeture définitive du site, qu'il présente comme «le seul quotidien québécois indépendantiste», a donné des fruits. Des «vigilants», comme M. Frappier les nomme lui-même, ont décidé la semaine dernière de fonder un «Club des 300»; autant de fidèles du site qui ont accepté de s'engager à donner 100 $ annuellement à M. Frappier pour qu'il poursuivre son travail de vigile.

Les messages d'appui à Vigile n'ont cessé d'affluer la semaine dernière. Considéré comme l'un des sites les mieux dotés en matière de textes de fonds — quelque 40 000 documents, de 600 auteurs de toute tendances — il constitue pour plusieurs — quelque 1200 visiteurs par jours, selon M. Frappier — le véritable carrefour Internet de la question nationale québécoise. Jean-François Lisée, auteur et ancien journaliste qui a lui-même souvent publié sur Vigile.net, a déjà écrit que «ce quotidien souverainiste en ligne rend compte de la totalité du débat et offre aux militants indépendantistes davantage de textes, d'opinions et d'arguments souverainistes et fédéralistes qu'ils n'en ont jamais eus dans d'autres supports partisans».

Gérald Larose, président du Conseil de la souveraineté, se réjouissait hier que Vigile ait été rescapé. «N'étant pas très argentés nous-mêmes, il est difficile de l'aider financièrement», a-t-il dit. Il affirme que le Conseil appuie Vigile, même «si certains peuvent chicaner sur sa ligne éditoriale», laquelle est farouchement indépendantiste.

M. Frappier, admirateur de l'ancien premier ministre Jacques Parizeau et proche de la revue L'Action nationale, dirigée par Robert Laplante, ne se gène pas pour critiquer les partis politiques comme le Bloc et le PQ, lesquels hésitent en retour à s'y associer par la publicité ou autrement. M. Frappier dit aimer cette indépendance vis-à-vis les partis et tient à ce que Vigile rende compte de toutes les positions dans les débats politiques québécois.

«Stratégie de quêteux»

Vigile n'en est pas à sa première menace de fermeture. En effet, le 14 avril 1999, M. Frappier écrivait sur son site: «Mauvaise nouvelle: après plus de 40 mois de présence sur le Web, le site Vigile cessera ses activités à la fin du mois d'avril, faute de ressources techniques et financières.» Après cette date, M. Frappier avait réussi, par des partenariats avec la revue L'Action nationale et la Société Saint-Jean-Baptiste, à se refaire une santé financière. En 1998, Vigile avait aussi été menacé par la firme CEDROM-SNi, qui détient les droits de reproduction électronique de nombreux journaux et périodiques québécois et qui trouvait que M. Frappier abusait en faisant du copier-coller de textes publiés dans les journaux. «Nous avons remédié à cette situation», soutient M. Frappier, qui dit maintenant privilégier les liens vers les sites des publications.

Chose certaine, en menaçant à nouveau de fermer, M. Frappier a fâché certains jeunes militants, comme Le Devoir l'a constaté lors d'une visite effectuée dans un des forums du site Web du Conseil de la souveraineté. «À un moment donné, la technique de M. Frappier fait stratégie de quêteux», lance Patrick Bourgeois, fondateur et âme dirigeante d'une autre publication souverainiste, Le Québécois, qui est intervenu sur le forum. Un autre participant a affirmé «en avoir marre» que M. Frappier brandisse constamment «la menace de fermeture du site parce qu'on ne lui donne pas assez d'argent [...]. Si c'est si pénible que ça, faire son site, qu'il le ferme et se trouve un vrai emploi». Argument auquel Gilles Rhéaume, le militant indépendantiste bien connu, a répliqué ainsi: «Si Frappier et Vigile étaient fédéralistes, ils recevraient plus de 100 000 $ par année. [...] Qu'est-ce que 30 000 $ pour faire fonctionner un site de la qualité de Vigile!»

Stratégie à revoir

Patrick Bourgeois, qui vend des t-shirts souveainistes sur son site (5000 $ de recettes cet été seulement, à ses dires), soutient qu'il serait temps que «Vigile révise sa stratégie de financement» et se diversifie. Étudiant au doctorat en science politique dans la région de Québec, mais surtout «bénévole presque à temps plein pour le mouvement souverainiste», M. Bourgeois a offert à Vigile de «produire des t-shirts et de publier un recueil annuel des principaux textes s'étant retrouvés sur le site au cours de l'année» pour l'aider à se financer.