Exploration spatiale - La vision de Bush brouille les cartes

La «vision» du président Bush d'une colonisation de notre satellite naturel oblige les agences spatiales à réajuster leurs programmes.

Mars, mais aussi Saturne, ses anneaux et ses lunes, tout comme des sujets plus modestes ou fondamentaux: la moisson de résultats scientifiques présentés récemment à Paris, lors de la grand messe du Comité mondial de recherche spatiale (Cospar), est impressionnante. Mais, paradoxalement, cette avalanche survient dans une période «de crise», constate Roger-Maurice Bonnet, le président du Cospar.

La confusion actuelle tient en fait au discours que George W. Bush a tenu le 14 janvier, dans lequel il annonçait son ambition de voir des Américains reprendre pied sur la Lune, sur le chemin qui les mènerait, après 2030, sur Mars. Un discours prononcé au moment où la NASA, endeuillée par la perte de la navette spatiale Columbia, se trouve momentanément dans l'impossibilité de tenir son rang et met ses partenaires dans l'embarras.

Faute de navettes disponibles, la station spatiale internationale (ISS) n'est occupée que par deux équipiers et ne peut être assemblée au rythme prévu. Et le «sauvetage» de ces équipements risque de se faire au détriment d'autres instruments, comme le télescope Hubble, qui ne sera pas rénové.

Vision crédible?

Mais la «vision» du président Bush, portée par une agence spatiale dont les défaillances ont été mises en lumière par l'enquête sur l'accident, est-elle seulement crédible? Ou bien s'agit-il de reprendre la main sur ce terrain symbolique, à l'orée d'une année électorale?

«Les Américains ont deux épines dans le pied: la navette vieillissante et la station, coûteuse», commente Francis Rocard, responsable de l'exploration du système solaire au Centre national des études spatiales (CNES). La lecture optimiste de l'initiative de Bush, indique-t-il, «c'est que les États-Unis sortent par le haut de cette crise en passant à autre chose». La vision pessimiste étant que le budget, décidé par le Congrès, ne suive pas. Mardi 20 juillet, lors d'un examen préliminaire, la Chambre des représentants a en effet réduit de un milliard de dollars (sur une quinzaine) le projet de budget 2005 de la NASA, mettant en péril le programme de remplacement des navettes par un nouveau véhicule...

«La période est floue: on ignore ce qui va se passer après les élections américaines de novembre», note M. Bonnet, pour qui, «même s'il n'est pas possible d'aller sur Mars en réaffectant quelques milliards de dollars, il y a des signes tangibles que l'annonce de Bush a été prise au sérieux par la NASA».

Dans l'expectative

Celle-ci a commencé à regrouper certaines de ses activités, pour les concentrer sur l'exploration spatiale, au préjudice de plusieurs programmes scientifiques. Sommée par la commission Aldridge de privatiser certaines de ses activités (Le Monde du 19 juin), l'agence spatiale américaine a même entrepris de séduire les industriels en se rendant pour la première fois en masse au Salon aéronautique de Farnborough (Royaume-Uni). «Ce que les Américains peuvent faire de mieux, c'est de poursuivre le développement technologique», c'est-à-dire financer des programmes qui peuvent avoir des retombées pour leur industrie, commente M. Bonnet.

Confronté à ce changement de perspective du géant américain, le reste des acteurs spatiaux est dans l'expectative. Échaudée par le précédent de l'ISS, l'Europe a tout intérêt à faire valoir ses propres projets «si elle ne veut pas être traitée en vassale», prévient M. Bonnet.

C'est l'objet du projet Aurora, engagé dès 2000 par l'Agence spatiale européenne (ESA), qui prévoit elle aussi de conquérir Mars en passant par la Lune. Le 8 juillet, les États participants ont approuvé la phase préparatoire de ce programme d'exploration. L'Union européenne, à travers la commission, pourrait s'investir financièrement dans cette première phase, qui prévoit le lancement vers 2008 d'un rover martien — mission ExoMars — et le retour d'échantillons de la planète rouge.

De fait, «nous donnons une nouvelle direction à Aurora, qui reposait sur une vision autonome, uniquement européenne», indique Daniel Sacotte, directeur des programmes d'exploration à l'Agence spatiale européenne.

Jeu égal

Face à la nouvelle initiative américaine, l'Europe n'espère pas faire jeu égal. «Peser de l'ordre de 10 % des financements de tels projets serait déjà très ambitieux, compte tenu des perspectives budgétaires», indique Daniel Sacotte, pour qui l'Europe devra faire valoir ses compétences dans des «niches» telles que les systèmes d'accostage, de véhicules automatiques, ou encore l'envoi d'humains dans l'espace avec les Russes.

Point clé, l'architecture de la coopération internationale reste à définir. «Ce devra être un effort mondial», assure Lennard Fisk, président de l'influent comité des études spatiales de l'Académie des sciences américaine. «Mais, regrette cet ancien responsable de la NASA, il n'existe pas de bon modèle pour le faire, l'ISS étant un contre-exemple.»

Pour cet astrophysicien, il n'y a pas lieu de se précipiter avant de s'embarquer dans une telle odyssée, avec le risque «que la défaillance de l'un mette les autres dans l'embarras. C'est un programme sur vingt ou trente ans, soit quatre à huit présidents, et quinze Congrès américains, énumère-t-il. Ça vaut le coup d'y réfléchir».

S'il était élu, John Kerry se sentirait-il engagé par les projets de son prédécesseur? Lennard Fisk le pense: «Pour la NASA, il n'y a pas de plan B: la navette doit être remplacée, et il faut se servir de l'ISS pour aller plus loin explorer l'espace.» Pour lui, cette vision s'imposera, «pas seulement parce qu'elle est bonne mais parce que c'est la seule».

La reconquête de la Lune

Alors que l'on célébrait, le 21 juillet, le 35e anniversaire du débarquement de l'homme sur la Lune, le programme européen Aurora tout comme la nouvelle initiative américaine d'exploration du système solaire remettent cet astre délaissé au goût du jour.

La Lune sera sur la route vers Mars. Il s'agit d'y installer une colonie permettant de tester les capacités des humains à s'installer durablement sur une autre planète que la Terre.

Notre satellite naturel fait déjà l'objet de plusieurs missions, en cours, comme Smart-1, qui doit se mettre en orbite autour d'elle fin 2004, ou prévues, comme Lunar A (Japon, 2006), Selene (Chine, 2006), Chang'E (Chine, 2007). «Et les Américains ont décidé, depuis le 14 janvier, de lancer un orbiteur en 2008, pour étudier les ressources et les sites possibles d'activité sur la Lune», indique Bernard Foing, chef du programme scientifique de l'ESA et «père» de Smart-1.

La reconquête de la Lune passe selon lui par «la vision d'un village robotique où chaque pays contribuerait à construire sa maison selon ses capacités». Les moins nantis ayant pour seule issue de faire valoir des compétences spécifiques face au géant américain, qui ne pourra tout faire seul.