L’art au service de la communauté

Charlotte Mercille
Collaboration spéciale
Le projet Monarques rassemble les témoignages de centaines de vétérans militaires et de leurs familles pour briser le silence autour du stress post-traumatique.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Le projet Monarques rassemble les témoignages de centaines de vétérans militaires et de leurs familles pour briser le silence autour du stress post-traumatique.

Ce texte fait partie du cahier spécial 88e congrès de l'Acfas

Le colloque Les arts, le bien-être et le savoir se penche sur les vertus thérapeutiques et sociales de la pratique artistique. Et pour cause : durant la dernière année, les arts ont servi de bouée de sauvetage pour de nombreuses personnes.

« Le cœur des thérapies par les arts, c’est la relation avec les autres. Elle permet à beaucoup de gens de sortir de l’isolement grâce à l’expression de soi, et c’est ce qui différencie la démarche d’une pratique artistique en solo », croit Guylaine Vaillancourt, musicothérapeute, professeure à l’Université Concordia et responsable du volet Art-thérapie du colloque Les arts, le bien-être et le savoir : un trio à consolider pour le mieux-être des personnes et des populations, qui aura lieu le 5 mai prochain.

La chercheuse présentera notamment ses dernières recherches sur l’accès aux services de musicothérapie pour les adultes vivant avec un problème de santé mentale. Au moyen d’entrevues avec des musicothérapeutes, elle montre comment ils peuvent épauler les unités de soins psychiatriques et les services en santé mentale.

Les responsables pensent que la recherche actuelle changera la perception collective de l’art-thérapie comme étant uniquement une médecine douce et alternative. Elle s’élève maintenant au même titre que les autres professions évoluant dans les réseaux de l’éducation et de la santé.

« Un artiste qui s’oriente dans la voie du mieux-être s’inscrit autant dans une approche professionnelle que n’importe quelle autre personne qualifiée en relation d’aide ou de soutien », assure Angèle Séguin, directrice artistique du Théâtre des petites lanternes et responsable du colloque. Les thérapeutes par l’art suivent en effet un code d’éthique rigoureux et font partie d’associations professionnelles qui délimitent des normes assurant la sécurité émotionnelle et physique des patients.

Plaisir, désir et guérison

La recherche s’oriente de plus en plus sur l’incidence de la médecine artistique sur la société. Mis à part le maintien ou l’amélioration des fonctions cognitives, les chercheurs s’intéressent aussi au plaisir que retirent les personnes de la création. « On sait que cela a un effet sur le cerveau : le plaisir augmente le désir de poursuivre l’activité créative », précise Guylaine Vaillancourt.

La guérison par l’art s’avère également une avenue prometteuse pour les personnes qui ont de la difficulté à s’exprimer à travers la parole dans le cadre par exemple d’une psychothérapie plus classique. « On peut créer et s’exprimer sans les mots, canaliser des émotions qui ne se décrivent pas toujours quand on vit quelque chose de difficile, que ce soit par le mouvement, l’image ou d’autres interventions plus spontanées », explique Mme Vaillancourt.

L’une des conférencières du colloque, la psychothérapeute et professeure à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) Vera Heller, dévoilera justement son travail auprès de nouveaux arrivants pour cultiver un sentiment d’appartenance grâce à d’autres moyens d’expression que la langue d’accueil, qui fait souvent défaut.

Marie-Ève Carignan, de l’Université de Sherbrooke, fera également état de ses recherches sur le projet de cocréation artistique Monarques et son incidence sur la santé mentale des vétérans militaires et de leurs familles. Une première : trois universités ont participé à la documentation du processus de guérison d’hommes et de femmes ayant subi des traumatismes considérables.

« Tout le monde a envie de participer à la société, d’être reconnu et de ne pas se sentir différent. Pouvoir le faire à travers les arts fait une grande différence dans la vie d’une personne et de sa communauté », soutient Guylaine Vaillancourt.

L’art comme outil de résilience collective

Un deuxième volet de ce colloque se penchera sur le baume social que peut offrir l’art en temps de crise. « Les arts sont un outil de résilience en soi pour une collectivité. C’est le levain, l’élément actif qui préserve l’équilibre chimique de notre collectivité, et l’on ne voit pas toujours bien la pertinence de ce travail », souligne Angèle Séguin.

La comédienne donne l’exemple de la tragédie de Lac-Mégantic, où son Théâtre des petites lanternes a élu résidence pendant deux ans afin de donner une voix aux citoyens qui avaient l’impression d’être muselés par la cacophonie médiatique. Le projet a cultivé la cohésion d’une communauté durement éprouvée.

La recherche sur le lien entre l’art et le mieux-être s’avère également cruciale pour recevoir du financement et créer une offre accessible.« Non seulement les études scientifiques appuient l’avancement de nos domaines respectifs, mais elles contribuent aussi à ouvrir plus de services et de programmes », observe Guylaine Vaillancourt.

Dans la recherche basée sur les arts, c’est-à-dire avec des données directement récoltées lors d’une activité artistique, le laboratoire devient l’activité artistique et l’expert, le participant. Cette méthodologie en progression met en lumière des défis humains qui ne se manifestent qu’à l’extérieur des murs de l’université.

Scientifiques et créateurs brisent la glace

Les responsables du colloque ont l’intention de créer un pont entre les vocabulaires distincts du milieu des arts et de la santé, et de transporter cette collaboration entre scientifiques et artistes sur la place publique. « De nombreux artistes, en parallèle ou au sein de leur démarche artistique, travaillent avec leur collectivité, avec des populations comme les aînés ou les jeunes. Le colloque tient à faire comprendre ces activités et à les faire reconnaître, de sorte que le soutien financier puisse suivre », dit Angèle Séguin.

Les résultats d’un sondage régional sur les pratiques en arts réalisé en Estrie seront d’ailleurs présentés afin de dresser des parallèles et de cerner les besoins communs entre les deux écosystèmes. « Le questionnaire met la table pour une recherche scientifique à ce sujet. Il faut que des chercheurs puissent déterminer quels sont les facteurs de mieux-être et ainsi mieux soutenir ces activités pas seulement sur les deux fronts de la santé et de la culture », croit l’artiste.

Le colloque culminera finalement avec une table ronde réunissant artistes, thérapeutes par l’art, chercheurs et leaders municipaux. « La discussion servira à établir les prochaines pistes d’action et à encourager le nécessaire dialogue qui doit s’enclencher entre les ministères de la Santé et de la Culture. C’est un déterminant fondamental à ce colloque, tant pour la recherche que pour la pratique : sans les arts et la culture, il n’y a pas de santé sociale », conclut Angèle Séguin.

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