L’éducation peut-elle être un rempart contre le populisme?

André Lavoie
Collaboration spéciale
Le 6 janvier dernier, des partisans de Donald Trump ont pris d’assaut le Capitole de Washington pour protester contre les résultats de l’élection présidentielle. Selon les spécialistes, le débordement est la conséquence d’un courant populiste bien enraciné.
Photo: Julio Cortez Associated Press Le 6 janvier dernier, des partisans de Donald Trump ont pris d’assaut le Capitole de Washington pour protester contre les résultats de l’élection présidentielle. Selon les spécialistes, le débordement est la conséquence d’un courant populiste bien enraciné.

Ce texte fait partie du cahier spécial 88e congrès de l'Acfas

« S’instruire, c’est s’enrichir. » Cette incantation a jadis fait école — c’est le cas de le dire ! — pendant les beaux jours de la Révolution tranquille, cri de ralliement pour souligner l’importance de l’éducation, et les promesses que l’obtention d’un diplôme pouvait apporter. La société québécoise et tant de pays industrialisés font maintenant face à des défis inédits, de même qu’à une importante mise à jour de leurs incantations pour valoriser la scolarisation ou la formation continue.

Au cours du 88e congrès de l’Acfas, il sera justement question de ces dilemmes dans le cadre du colloque L’éducation, rempart contre le populisme ? Le point d’interrogation illustre une volonté de réfléchir sans idées préconçues, mais témoigne également d’une inquiétude, présente depuis longtemps, exacerbée par les ravages de la COVID-19. Car ils ont entraîné dans leur sillage une flambée de scepticisme devant la science, les institutions publiques, les politiciens et les journalistes. Pour plusieurs, devant des problèmes complexes, mieux vaut brandir des solutions simples, voire simplistes, une des caractéristiques du populisme.

Pour Pascale Dufour, professeure de science politique de l’Université de Montréal, ce fameux point d’interrogation « est vraiment intéressant », car il déconstruit en quelque sorte une idée reçue, voire une conviction profonde. « L’éducation peut être un rempart contre le ou les populismes, mais à certaines conditions. Car on a cru qu’elle amènerait une réflexion collective plus grande, de même que des candidats et des formations politiques aux propositions plus subtiles. Or, parmi les populations les plus éduquées, notamment dans les pays du Nord, les votes populistes sont de plus en plus fréquents. »

Une responsabilité, et une ambition

Mais attention, précise celle qui s’intéresse beaucoup aux mouvements sociaux dans les démocraties participatives, « il y a d’autres forces qui expliquent la montée des populismes, et l’éducation ne peut pas tout faire ». Elle a quand même sa part de responsabilité, bien au-delà des simples acquisitions de connaissances.

Un constat partagé par Frédéric Bouchard, professeur de philosophie et doyen de la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal, pour qui l’éducation est tout autant « un rempart qu’un remède contre le populisme, mais il faut une ambition sans cesse renouvelée envers les institutions, pas seulement pour les bienfaits individuels qu’elles apportent, mais pour le vivre-ensemble ».

Photo: Marcel Krijgsman Agence France-Presse Un citoyen votant aux élections européennes de 2019, où les partis populistes ont conforté leur position au Parlement. 

Or, ce fameux vivre-ensemble, et plus que jamais depuis le début de la pandémie avec ses confinements successifs, est malmené. « La notion du collectif en a pris un coup », ironise Pascale Dufour. De façon plus sérieuse, elle y voit un des enjeux les plus importants des prochaines années pour les mouvements sociaux, où l’on doit « créer et recréer du collectif en temps d’individualisme extrême ». Comme celui qui se vit au quotidien depuis plus d’un an.

Les citoyens ont-ils reçu tous les outils pour maintenir le collectif bien vivant, et surtout le reconstruire une fois que le pire (sanitaire) sera derrière nous ? Pascale Dufour croit que le système éducatif n’insiste pas suffisamment sur « les diverses formes de civisme, et l’action citoyenne, pour réfléchir autrement qu’au simple fait de voter ».

Même chose pour l’apprentissage des médias, « dont les médias sociaux », tient-elle à souligner, car « nous n’avons pas développé cette littératie jusqu’à présent parce que nous baignons tous dedans, nous n’avons aucun recul, mais nous sommes rendus à un point où il faut introduire ce type de programmes ».

Dissiper la méfiance

On sait que cet analphabétisme médiatique cause de nombreux dommages, dont la prolifération de fausses nouvelles, un phénomène observé aussi par Frédéric Bouchard, qui y voit une crise de confiance. « Certains secteurs de la société se méfient encore plus qu’avant de toute forme d’autorité. On constate un sentiment accru de perte de confiance, d’impuissance et de peur devant l’inconnu. Objectivement, c’est extrêmement déstabilisant. »

Pour le doyen, la réponse à ces inquiétudes n’est pas simple, mais elle réside justement dans l’importance de l’éducation et dans la valorisation du rôle des universités. Elles donnent, selon lui, « un sentiment de contrôle sur sa propre vie, et c’est vrai pour toutes les formes d’éducation ». Mais alors, qu’est-ce qui nourrit les flammes du populisme, selon ce philosophe ? « L’impuissance devant le réel. Si, grâce à l’éducation, nous le comprenons mieux, notre confiance à agir est encore plus grande. » Il semble pourtant y avoir de plus en plus de méfiance à l’égard des institutions, dont celles du savoir, ou du moins une prise de parole revancharde qui ne s’embarrasse guère de nuances.

« La complaisance n’est pas de mise », admet Frédéric Bouchard. Mais la mission de l’université doit être défendue, et il demeure convaincu que la société québécoise ne la remet nullement en doute, surtout si l’on maintient l’idéal démocratique. « Une démocratie, c’est la promesse qu’ensemble, et en acceptant nos désaccords, on peut tous travailler pour améliorer les choses. Et l’université, c’est le plus grand foyer d’espoir qu’une société peut avoir pour former la relève, et découvrir des manières et des solutions pour comprendre le monde. »

À voir le nombre de scientifiques qui prennent la parole depuis un an, s’épuisant à trouver les meilleures façons de contrer les ravages de la COVID-19, on aurait tort de croire le contraire.

Cette effervescence est aussi visible dans beaucoup d’autres disciplines, dont les sciences humaines et sociales, prouvant que tous les savoirs sont essentiels pour mieux vivre en société et en saisir toutes ses contradictions. « Il faut toujours cultiver l’ambition de l’éducation, implore Frédéric Bouchard, car il n’y a pas de point d’arrivée. Il faut outiller chaque citoyen pour qu’il apporte une contribution positive et soit convaincu que toute la société veut qu’il réussisse. Pourquoi se retournerait-il alors contre la société ? »

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