N’ayons pas peur des mots!

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
Des participants tenant à la main une affiche avec l’inscription «Je suis une féminazi», lors d’une marche pour les femmes à Amsterdam, aux Pays-Bas, le 9 mars 2019
Photo: Robin Utrecht Archives Agence France-Presse Des participants tenant à la main une affiche avec l’inscription «Je suis une féminazi», lors d’une marche pour les femmes à Amsterdam, aux Pays-Bas, le 9 mars 2019

Ce texte fait partie du cahier spécial 88e congrès de l'Acfas

Qu’on parle de « féminazis » ou du genre de la COVID, ou encore des minorités « visibles » ou « racisées » dans un contexte de racisme « systémique » battu en brèche par un « populisme » « antiwoke » — autre anglicisme dont certains se revendiquent —, qu’ils soient « right fiers » ou non, il y a des mots qui choquent et au sujet desquels on insulte, on engueule, on débat.

Ce sera le thème du colloque Regards linguistiques sur les mots polémiques, qui se tiendra les 3 et 4 mai prochain dans le cadre du congrès de l’Acfas. Avec 14 présentations sur deux jours, le menu s’annonce très varié, car les linguistes ont beaucoup à dire sur tous les sujets de l’heure, qu’il s’agisse du terme « inconduite sexuelle », du discours des enfants sur les agressions sexuelles, du masculin neutre, de la polémique au sujet du slogan « Right fiers » des Jeux de la francophonie canadienne de 2017 ou de l’usage du mot « populisme » dans les commentaires sur YouTube. Et les perspectives sont d’une variété sans fin, allant des polémiques classiques entre linguistes (par exemple sur le genre des mots) à des questions à la limite de la sociologie (comme l’usage du mot « féminazi »).

« Nous avons très hâte à ce colloque, car on ne sait pas au juste ce qui va en sortir. On s’attend à de bonnes discussions », confie Nadine Vincent, professeure adjointe au Département de communications de l’Université de Sherbrooke et coorganisatrice du colloque. « Parler de langue, c’est parler d’enjeux sociaux, ce qui donne lieu à des affrontements », ajoute Geneviève Bernard Barbeau, professeure au Département de lettres et communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières et elle aussi coorganisatrice du colloque.

Des linguistes aux bagages variés

Les deux chercheuses ont donc réuni 16 collègues, dont 7 viennent de l’extérieur du Québec (Italie, Pays-Bas, Belgique, France, Nouveau-Brunswick). Professeure titulaire de langue française au Département des études de médiation linguistique et de communication interculturelle à l’Université de Milan, Chiara Molinari s’intéresse au français québécois depuis 20 ans. Elle va donc examiner l’usage du terme « minorités visibles » dans la presse et dans le nouveau champ des technodiscours (sur Twitter, Facebook). « Le terme revêt plusieurs sens selon le contexte. Ça peut être un euphémisme pour parler de race, par exemple. Mais le terme est en redéfinition constante, à cause des minorités invisibles et de la concurrence d’autres concepts, comme “racisé” et “racisme systémique”. »

Nadine Vincent explique que chaque linguiste arrive avec son bagage, car certains sont davantage grammairiens, d’autres sont historiens de la langue ou spécialistes de l’analyse du discours. Autour de mots comme « Indiens » et « Autochtones », par exemple, Ann-Sophie Boily, de l’Université du Québec à Chicoutimi, va examiner le discours de parlementaires, alors que Mireille Elchacar, de l’Université TELUQ, va plutôt confronter les manuels scolaires, les textes de loi ainsi que les dictionnaires québécois.

Elle-même s’intéresse de près au mot « woke », qui décrit une forme de militantisme. Ce mot a traversé trois grandes étapes : la valorisation par les militants, l’insulte des opposants, la réappropriation. « La partie de ping-pong est très rapide. Je vais examiner qui utilise le mot, pour parler de l’autre ou de soi, de manière péjorative ou méliorative. »

La bataille du « qui nomme qui »

Comment se fait-il que certains mots puissent susciter des débats si passionnés, voire des bagarres ? « Les mots ne sont pas des abstractions, dit Chiara Molinari. Ils illustrent la concurrence constante des modes de représentation du monde. »

« La charge émotive monte vite parce que les mots sont un enjeu de pouvoir, ajoute Nadine Vincent. On dit souvent que l’histoire est écrite par les vainqueurs. » Et la première bataille du champ sémantique, c’est « qui nomme qui ».

Il se pourrait d’ailleurs que ce colloque suscite un grand intérêt parmi les journalistes. Comme l’explique Geneviève Bernard Barbeau, leur travail sera omniprésent dans ce colloque. « Ils produisent les mots qui sont notre matériau de base », dit la linguiste, qui examinera, en compagnie de la doctorante Isabelle Lévesque, la manière dont la presse québécoise a rapporté et participé à la polémique sémantique autour du terme « racisme systémique ».

Les deux coorganisatrices ont décidé d’organiser ce colloque après avoir constaté que les linguistes sont presque totalement absents des débats polémiques sur la langue, ce qui est un peu étrange quand on y songe.« Chaque locuteur a son expertise de locuteur, explique Geneviève Bernard Barbeau. Tout le monde a des opinions sur la langue, et le discours linguistique n’arrive pas à percer dans le discours citoyen. »

À n’en pas douter, le débat public profiterait de la perspective des linguistes. « Mais encore faut-il que les linguistes répondent aux appels des journalistes, ce qui n’est pas toujours le cas », lance Nadine Vincent. Un problème qui s’expliquerait en partie par le fait que les linguistes cherchent à prendre du recul alors que ces débats se font à chaud, et souvent dans l’urgence.

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