Les risques du vaccin d’AstraZeneca remis en perspective

L’inoculation du vaccin d’AstraZeneca est temporairement suspendue chez les moins de 55 ans au Québec de façon préventive.
Photo: Darko Vojinovic Associated Press L’inoculation du vaccin d’AstraZeneca est temporairement suspendue chez les moins de 55 ans au Québec de façon préventive.

Les multiples revirements des autorités publiques par rapport au vaccin mis au point par AstraZeneca et l’Université d’Oxford ont fini par susciter confusion et inquiétude dans la population. Même si ces revirements découlent de l’avancement de nos connaissances sur ce vaccin, ils n’ont rien fait pour renforcer la confiance du public. Une mise en perspective du risque de thromboses veineuses cérébrales que semble induire dans de très rares cas le vaccin d’AstraZeneca permet de voir que ce vaccin n’est pas à éliminer complètement pour le moment.

Âgé de 63 ans, Jean Vigneault s’est tenu très bien informé de l’actualité concernant les vaccins contre la COVID-19. Il avait d’abord retenu que le Comité consultatif national de l’immunisation (CCNI) recommandait de ne pas administrer le vaccin d’AstraZeneca aux personnes de 65 ans et plus, « faute de données suffisantes pour ce groupe d’âge ». « Et voilà que ce même comité nous dit maintenant de ne pas vacciner les moins de 55 ans, compte tenu d’un risque plus élevé de thromboses dans ce groupe d’âge, remarque-t-il. Et comme on n’a pas trouvé de cas de thrombose chez les 55 ans et plus, et que les risques de mortalité des suites de la COVID sont plus élevés dans ce groupe, l’utilisation de l’AstraZeneca est désormais recommandable pour eux ! Je suis à la fois confus et inquiet ! D’autant plus que si on n’administre plus l’AstraZeneca aux moins de 55 ans, cela laisse plus de doses de ce vaccin pour les plus vieux, et moins de doses des autres vaccins forcément, puisqu’il en faudra plus pour les plus jeunes. »

« Ce message, je le trouve un peu irritant. […] La confusion du message me place devant un dilemme, car quand j’irai me faire vacciner, prochainement je l’espère, on me proposera probablement de recevoir l’AstraZeneca. J’aurai le choix de le refuser, mais alors ma vaccination sera reportée de plusieurs semaines. Je le prendrai probablement, mais j’aurai un malaise… », confie-t-il au Devoir.

Occurrence variable selon le pays

Le changement de cap de certaines autorités sanitaires s’explique en partie par les taux d’occurrence de cette complication, appelée thrombocytopénie immunitaire prothrombotique induite par le vaccin (TIPIV), qui varient énormément d’un pays à l’autre. En Allemagne, le 30 mars, on avait recensé un cas de TIPIV par 142 000 doses administrées du vaccin d’AstraZeneca (soit 19 cas sur 2,7 millions de doses). En France, le 28 mars, on avait relevé un cas de TIPIV par 240 000 doses administrées (soit 9 cas sur 2,16 millions de doses). Au Royaume-Uni, un cas de TIPIV par 2,2 millions de doses administrées (cinq cas sur 11 millions de doses administrées au total). Et au Canada, aucun cas n’a, à ce jour, été déclaré parmi les 300 000 doses administrées. Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer ces disparités, notamment celle voulant que des groupes d’âge différents ou de sexe différent (en majorité des femmes dans certains pays) auraient été vaccinés en priorité dans ces pays.

Pas unique au vaccin

Somme toute, le risque que le vaccin induise cette complication demeure extrêmement faible, et ce, particulièrement si on le compare à d’autres traitements ou situations susceptibles de provoquer des complications comparables.

On ne peut pas vraiment prévenir la formation de caillots, mais on peut empêcher que l’état du patient se détériore

« L’héparine, un anticoagulant qui est administré à la plupart des personnes qui subissent une chirurgie, ainsi qu’aux individus souffrant de complications de la COVID-19, peut aussi provoquer une réaction auto-immune semblable à celle que semble induire très rarement le vaccin d’AstraZeneca », affirme le Dr Normand Blais, hématologue au CHUM. Cette réaction, appelée thrombopénie induite par l’héparine, survient chez environ une personne sur 1000, elle est donc 100 fois plus fréquente que la TIPIV induite vraisemblablement par le vaccin, telle qu’elle a été recensée à ce jour en Allemagne.

« Pour des raisons encore inconnues, la pilule contraceptive peut provoquer chez certaines femmes qui l’utilisent la formation de caillots [thromboses] », souligne le Dr Don Vinh du CUSM. Cette complication qui est « impossible à prévoir » survient en moyenne chez une femme sur 10 000, affirme la Dre Catherine Taillefer, gynécologue au CHU Sainte-Justine.

Plus précisément, on dénombre de 10 à 15 nouveaux cas de thromboembolie pour 10 000 femmes prenant des contraceptifs hormonaux dans une année, ajoute la Dre Édith Guilbert, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Chez les femmes enceintes, on observe en moyenne de de 6 à 19 cas de thromboembolie pour 10 000 femmes durant une année, et de l’accouchement à six semaines post-partum, de 25 à 99 cas de thromboembolie pour 10 000 femmes dans une année.

Mais dans ces derniers cas, il s’agit de thromboses classiques, sans thrombocytopénie, rappelle le Dr Blais.

Les voyages en avion de longue distance s’accompagnent aussi d’un risque de thromboses non négligeable, fait remarquer le Dr Blais. Le risque de développer une thrombose est évalué à un événement par 5944 vols. Si une personne prend l’avion plus d’une fois dans une période de quatre semaines, son risque de caillot est alors légèrement plus élevé.

Reconnaître les symptômes

« Comme le ministère nous l’a recommandé, nous sommes en train d’entraîner tous nos médecins dans les hôpitaux à reconnaître ce syndrome de thrombose atypique. Si des cas se présentent, on sera ainsi très habiles et à l’affût pour les dépister et les traiter précocement. On diminuera ainsi le risque associé à cette complication en évitant que des patients soient traités de façon inappropriée », souligne le Dr Blais.

« On ne peut pas vraiment prévenir la formation de caillots, mais on peut empêcher que l’état du patient se détériore en administrant des traitements anticoagulants autres que l’héparine, comme les gammaglobulines qui coupent assez rapidement la réaction », ajoute-t-il.

De plus, toutes les personnes qui recevront ce vaccin seront avisées de consulter un médecin si elles développent dans les 4 à 20 jours suivant la réception du vaccin des symptômes tels que l’apparition de maux de tête sévères, une douleur abdominale persistante, un essoufflement, une douleur thoracique ou le gonflement des jambes.

La question qu’il faut poser aux personnes qui hésitent à recevoir le vaccin d’AstraZeneca est la suivante, conclut le Dr Blais : accepteriez-vous une chirurgie, sachant que vous aurez une chance sur 1000 de développer un caillot grave ? Est-ce que prévenir la COVID-19 et le risque de mortalité qui y est associé si vous êtes âgé est plus important pour vous que de courir le risque très faible d’être victime de cette complication ?

Le choix du vaccin sera indiqué à la prise de rendez-vous

La décision de ne plus utiliser le vaccin d’AstraZeneca temporairement pour les moins de 55 ans par précaution force le ministère québécois de la Santé à modifier sa campagne de vaccination pour obtenir un consentement éclairé.

« Ça va être clairement indiqué sur notre site de Clic Santé qu’à telle heure, à tel endroit, ça va être des vaccins d’AstraZeneca », a expliqué le ministre Christian Dubé. « Avant même que les gens viennent, ils vont savoir si c’est de l’AstraZeneca », a ajouté le directeur national de santé publique, Horacio Arruda.

Ils auront donc le choix de prendre un rendez-vous ultérieurement pour éviter d’avoir ce vaccin. Cela pourrait toutefois retarder le moment où ils recevront leur injection. Les personnes âgées de 55 ans et plus qui acceptent leur dose d’AstraZeneca pourraient ainsi  être vaccinées plus rapidement.

« N’oubliez pas que le risque d’avoir une complication de la COVID, même de coagulation associée à la COVID, est plus grand dans ces populations-là que le risque qui pourrait être associé au vaccin », a rappelé le Dr Arruda.

Le gouvernement fédéral s’attend à recevoir au moins 44 millions de doses d’ici à la fin juin, dont 4,4 millions de doses supplémentaires du vaccin  d’AstraZeneca. Ces dernières s’ajoutent à 1,5 million de doses envoyées par les États-Unis mardi.

Mylène Crête
 
 

Des informations supplémentaires sur les risques de thrombose liés à la pilule contraceptive et à la grossesse ont été ajoutées à cet article après sa publication initiale.

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