«Le Naturaliste canadien»: écrire la nature en français

«Le Naturaliste canadien» a été déterminant pour le frère Marie-Victorin, ayant d’abord eu valeur de référence importante à ses yeux et ayant ensuite publié ses premiers articles scientifiques.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Le Naturaliste canadien» a été déterminant pour le frère Marie-Victorin, ayant d’abord eu valeur de référence importante à ses yeux et ayant ensuite publié ses premiers articles scientifiques.

Le Naturaliste canadien est la plus ancienne revue scientifique en français de l’Amérique du Nord. De 1868 à aujourd’hui, elle permet aux chercheurs, mais aussi à des amateurs avertis, de publier leurs travaux dans la langue du Québec. Sa belle histoire se poursuit à l’ère du numérique.



« À présent que la langue française est celle de plus de 1,000,000 d’habitants dans la Puissance du Canada, nous avons pensé que le temps était venu pour eux d’avoir un organe dans leur langue spécialement dévoué à l’histoire naturelle. » Un siècle et demi a jauni le papier, mais l’intention du fondateur de la revue n’a rien perdu de son actualité.
 

Sur une table de la Grande Bibliothèque s’alignent quelques volumes. Sous une belle reliure marbrée, deux médecins débattent du venin de crapaud. Plus loin, on s’intéresse à l’hybridation de deux plantes, gravures à l’appui. Et surtout, chaque édition du périodique s’attarde à décrire avec moult détails la faune et la flore de notre pays.

Voilà seulement un mince échantillon du Naturaliste canadien, dont le premier numéro du 145e volume a été publié il y a quelques jours. Dans les rayonnages mobiles de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) se serrent des milliers de pages d’une science naissante, qui fait ses premiers pas, puis ses seconds, toujours en tirant son épingle du jeu dans un univers où la recherche s’écrit surtout dans la langue de Newton.

« Le Naturaliste canadien a participé au développement d’une communauté scientifique canadienne-française », explique Michèle Lefebvre, une bibliothécaire responsable des collections patrimoniales à BAnQ, en feuilletant les vieux recueils en compagnie du Devoir.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

De volume en volume, Mme Lefebvre résume l’histoire de la revue. D’abord l’œuvre d’un seul homme — l’abbé Léon Provancher (1820-1892), qui écrit l’essentiel des articles —, elle passera ensuite, à son décès, entre les mains de son ami Victor-Alphonse Huard, qui en fait une revue un peu plus axée sur la vulgarisation. Elle est reprise en 1930 par l’Université Laval, qui la ramène dans un giron plus institutionnel. Et depuis une trentaine d’années, Le Naturaliste canadien relève de la Société Provancher d’histoire naturelle du Canada.

Dans les premières décennies de son existence, la revue était non seulement le siège d’une description de la nature laurentienne, mais aussi celui de débats scientifiques portant sur les grandes questions de l’époque. Le principal débat animant le bassin d’auteurs et de lecteurs en bonne partie ecclésiastique concernait la pertinence de la théorie de l’évolution des espèces. « Provancher était un religieux et n’aimait pas beaucoup Darwin », souligne Mme Lefebvre.

Le Naturaliste canadien a aussi marqué l’histoire par son importance pour le frère Marie-Victorin (1885-1944). C’est en ses pages que le botaniste publie ses premiers articles scientifiques — dont certains allaient devenir la base de livres publiés plus tard, comme La flore du Témiscouata (1916) —, mais surtout, c’est pour lui une référence fondatrice. Dans ses jeunes années comme professeur, « il a dévoré tous les numéros publiés depuis les débuts de la revue ! » raconte la bibliothécaire.

La langue au cœur de la mission

Depuis le printemps 2020, la revue est publiée exclusivement en ligne, sur la plateforme Érudit. Les douze premiers mois sans papier sont un franc succès : un nombre record de 25 000 internautes ont consulté la publication (une augmentation de 17 % par rapport à 2019). Le nombre d’abonnés institutionnels est quant à lui passé de 166 à 214. « Près de la moitié de ces établissements sont de l’extérieur du Canada, notamment en France, au Royaume-Uni, en Belgique et en Suisse », lit-on dans le dernier numéro.

Ce dernier constat réjouit Denise Tousignant, l’actuelle rédactrice en chef du Naturaliste canadien, bien qu’elle rappelle que trouver des lecteurs outre-Atlantique n’est pas le premier mandat que se donne la revue.

« On a une mission et une niche qui sont différentes d’une revue anglophone qui vise d’abord et avant tout un rayonnement international », explique Mme Tousignant. Le fait de publier en français — un élément « au cœur » de la mission de la revue — limite forcément le lectorat hors Québec, même si les résumés en anglais, disponibles sur les moteurs de recherche permettant de fouiller la littérature scientifique, peuvent attirer quelques lecteurs qui connaissent mal la langue d’Hubert Reeves.

En parallèle, le fait de publier en français est un atout majeur pour rejoindre les lecteurs en dehors des institutions scientifiques. Et c’est là une autre raison d’être du Naturaliste. « Contrairement à la plupart des revues savantes, on ne vise pas un public exclusivement universitaire, explique Mme Tousignant. Notre lectorat est composé de praticiens, de gens qui travaillent dans les ministères ou dans les organismes, par exemple. »

Une communauté différente

Les auteurs proviennent d’horizons tout aussi variés. On y compte même des amateurs très avertis, dont les articles n’échappent pas au rigoureux processus de révision par les pairs.

Audrey Lachance, la coordonnatrice du Bureau d’écologie appliquée, une entreprise de services-conseils en environnement basée à Lévis, lit souvent et écrit parfois dans Le Naturaliste canadien. Avec ses collègues, elle signait récemment un article portant sur la migration assistée d’espèces précaires en réponse aux changements climatiques. « Notre principal public est francophone, donc c’est important d’avoir accès à des outils de diffusion comme cette revue », dit cette biologiste qui n’est pas une chercheuse scientifique à proprement parler.

Dès la fondation de la revue, l’abbé Provancher — lui-même n’ayant aucune formation universitaire — faisait un plaidoyer pour une science accessible à tous et ancrée dans le territoire. « Ce ne sont pas des savants dans leurs cabinets qui nous ont révélé les faits extraordinaires de l’industrie des castors, abeilles et autres animaux, écrivait-il ; les mystères des métamorphoses ou transformations des insectes ; les merveilles de la vie d’une foule d’êtres qu’on avait rangés d’abord parmi les pierres ou les plantes ; mais bien des observateurs sur les lieux, qui furent les premiers frappés de ce qu’ils voyaient s’opérer sous leurs yeux. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Officiellement, le terrain de jeu du Naturaliste canadien couvre toute l’Amérique du Nord. En pratique, il publie essentiellement des articles portant sur la nature québécoise.

Défenseur d’une science en français, l’historien François-Olivier Dorais, se référant à son collègue Yves Gingras, écrit que « l’universalisation de l’anglais scientifique dans les “sciences dures” est un fait acquis, redevable au potentiel universalisable de leurs objets et résultats de recherche », au contraire des sciences humaines et sociales, qui sont « souvent indissociables de la communauté étudiée et, bien souvent, de leur langue de référence ». Le naturalisme, une science intimement liée au territoire, semble échapper à cette dualité.

« Si on veut parler d’une espèce envahissante au Québec et qu’on le fait dans une revue qui s’adresse à un public international, en anglais, on ne va pas nécessairement rejoindre les personnes autour de nous, comme les gens dans les MRC ou les propriétaires qui voient apparaître une nouvelle espèce sur leur terrain ou dans leur étang », explique Mme Tousignant.

« Le pasteur, le médecin, l’instituteur, le législateur, l’agriculteur, en un mot tous ceux qui savent lire et réfléchir, devront lire assidûment Le Naturaliste : tous y trouveront profit et instruction », affirme l’abbé Provancher dans son texte fondateur.

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