La forêt à la rescousse des pommes de terre

Rose Carine Henriquez
Collaboration spéciale
Pour remédier à la germination hâtive des pommes de terre, la chercheuse Michelle Boivin s’est tournée vers les résidus forestiers.
Photo: Marguerite Cinq-Mars Pour remédier à la germination hâtive des pommes de terre, la chercheuse Michelle Boivin s’est tournée vers les résidus forestiers.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

« Grâce à l’épinette noire, on pourra sauver le monde, une patate à la fois. » C’est ainsi que Michelle Boivin, candidate à la maîtrise en biologie cellulaire et moléculaire à l’Université du Québec à Trois-Rivières, concluait sa présentation lors du concours Ma thèse en 180 secondes l’automne dernier, pour laquelle elle avait alors obtenu le 2e prix dans la catégorie « maîtrise ».

Cette annonce évoque bien ce qui occupe présentement la jeune chercheuse et son équipe : la pomme de terre. Cet aliment polyvalent doté d’une place non négligeable dans l’alimentation d’une centaine de pays, pose pourtant bien des maux de tête aux producteurs. On estime à 10 % les pertes dans les récoltes à cause de la pourriture, molle ou sèche, et de la germination hâtive. Ces transformations surviennent durant les périodes d’entreposage pouvant aller de quelques semaines à plusieurs mois.

Pour remédier à cela, l’étudiante s’est tournée vers la forêt, lieu de son enfance, avec laquelle elle entretient une relation très privilégiée. « Travailler avec les résidus forestiers, surtout avec l’épinette qui est exploitée dans mon coin de pays [Chibougamau], c’est un peu leur redonner ce qu’ils m’ont apporté quand j’étais plus jeune », souligne-t-elle. Et c’est grâce aux propriétés biologiques de ces résidus, entre autres antimicrobiennes et antigerminatives, que la chercheuse a pu faire sa percée scientifique.

Une solution naturelle

Les travaux de Michelle Boivin se sont d’abord concentrés sur trois espèces d’arbres, dont les résidus ont été fournis par une usine de cogénération de Saint-Félicien, au Saguenay–Lac-Saint-Jean : le bouleau jaune, le sapin baumier et l’épinette noire. « Pour chacune de ces écorces, on a utilisé différentes méthodes d’extraction, un peu comme on fait du café ou du thé, car il s’agit du même principe », explique-t-elle. Une cinquantaine d’extraits de résidus forestiers ont été prélevés, puis testés. En fin de compte, ce sont deux extraits d’épinette noire qui se sont révélés les plus performants.

Il existe sur le marché des solutions qui visent à ralentir la pourriture sèche, mais peu ciblent la pourriture molle. Quant à la germination, plusieurs producteurs se tournent vers le chlorprophame, qui se révèle néfaste pour la santé. L’Europe a d’ailleurs interdit son utilisation sur son territoire, et le Canada devrait suivre la tendance dans quelques années, selon Michelle Boivin. « Notre produit se distingue beaucoup, car ça reste quand même de source naturelle par rapport à une substance de synthèse chimique, c’est meilleur pour l’environnement », dit-elle.

Mesurer l’efficacité

La découverte est novatrice, car elle fait d’une pierre deux coups en s’attaquant à la fois à la pourriture et à la germination. « Du côté antimicrobien, on met en contact des micro-organismes qui causent les maladies avec les différents extraits, on laisse agir, puis on met un colorant qui change de couleur lorsque les micro-organismes sont encore vivants, explique la jeune chercheuse. Évidemment, on veut un extrait qui empêche la croissance et qui tue les micro-organismes. »

En raison de la complexité du projet, en plus des essais en laboratoire, des vérifications sur le terrain s’imposent à chaque étape. C’est ainsi que, pour l’aspect antigerminatif, il a été possible de voir comment ce processus naturel dans la vie d’une pomme de terre peut être retardé. « En entrepôt, on mesure clairement avec une règle la taille des germes, sion voit que les germes sont plus petits par rapport à ceux de nos aliments de contrôle, c’est que c’est efficace, mais ce qu’on remarque présentement, c’est que notre ingrédient brûle carrément les germes. »

Une bonne nouvelle dans l’industrie

Dans la première phase, trois variétés de pommes de terre couramment cultivées au Québec ont été étudiées : l’AC Chaleur, l’Envol et la Goldrush. Elles sont principalement destinées au marché de la table, qui représente 52 % de la production maraîchère au Québec. Par la suite, Michelle Boivin aimerait élargir sa recherche lors de la deuxième phase aux autres marchés, comme celui de la croustille ou du prépelage. Cette prochaine étape est en attente de financement et se penchera principalement sur l’innocuité du produit.

Quant à la réaction dans l’industrie de la pomme de terre, elle est plus qu’enthousiaste. « [Les producteurs] sont très contents qu’on travaille là-dessus, c’est vraiment très intéressant pour eux, déclare Michelle Bovin. Notamment parce qu’avec l’interdiction du chlorprophame, ils se retrouvent un peu démunis et à la recherche d’un substitut. » De surcroît, il s’agit d’une avancée et d’une réussite québécoises.