Que dit de nous l’attrait pour les petits hommes verts?

La passion mondiale pour le phénomène des ovnis a commencé à s’étendre après la Seconde Guerre mondiale. 
Photo: John Locher Associated Press La passion mondiale pour le phénomène des ovnis a commencé à s’étendre après la Seconde Guerre mondiale. 

Les temps sont bons pour les extraterrestres. Enfin, disons plutôt pour les apparences et les rêves de vie dans l’infini.

Un des derniers décrets signés par le président Trump a forcé la déclassification des archives construites depuis les années 1950 par la CIA concernant les objets volants non identifiés (ovnis). La masse documentaire comprend environ 2780 nouvelles pages de rapports (parfois médiocrement numérisées et caviardées) réparties dans 713 dossiers. L’été dernier, le Pentagone a confirmé la création d’une nouvelle unité pour étudier les Unidentified Aerial Phenomena (UAP), selon le jargon gouvernemental.

En plus, les signalements d’ovnis par le public auraient explosé dans les derniers mois. La passion mondiale pour le phénomène a commencé à s’étendre après la Seconde Guerre mondiale. Rien qu’entre 1952 et 1969, le Project Blue Book a recensé 12 000 observations pendant que la littérature (d’Azimov à Herbert), la télé (de Star Trek à Mandalorian) et le cinéma (du Jour où la Terre s’arrêta à Ad Astra) aidaient à en étendre croyances et questionnements.

Bref, la vie extraterrestre nous obsède un peu, beaucoup, passionnément. D’où vient cet attrait pour les petits hommes verts et que dit-il de nous finalement ? Est-ce même un questionnement nouveau, propre à notre temps d’exploration spatiale ?

« L’humanité a toujours cru qu’il y avait d’autres mondes habités par d’autres êtres », répond le philosophe Justin E.H. Smith, professeur au Département d’histoire et de philosophie des sciences de l’Université de Paris (Diderot). « Pendant des millénaires, dans beaucoup de cultures, chez les Grecs anciens déjà, on supposait que l’espace était habité par des “intelligences célestes”, selon la formule d’Aristote. Les cieux paraissaient remplis d’entités intelligentes et agissantes. »

La philosophie mène à tout, et donc aussi aux extraterrestres. Justin Smith, qui a enseigné pendant une décennie à l’Université Concordia, proposera cette année un (et, sauf erreur, le premier) séminaire d’études avancées sur la philosophie de l’astrobiologie. Le programme traverse trois millénaires de réflexions sur la possibilité que nous ne soyons pas seuls dans l’Univers. Excusez du peu.

« À la différence de beaucoup de jeunes de mon temps et de beaucoup d’étudiants de nos jours, je n’ai jamais été un grand fan de science-fiction, explique le philosophe de l’exobiologie. J’ai découvert ce sujet sur la vie extraterrestre en lisant des textes de l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle. »

Révolution cosmologique

La révolution intellectuelle, scientifique et spirituelle, de Copernic à Newton, de Galilée à Newton et Leibniz a alors éliminé la distinction entre deux régions cosmologiques pour passer selon la célèbre formule d’Alexandre Koyré « d’un monde clos à un univers infini » avec partout les mêmes règles et les mêmes lois physiques. L’idée que chaque étoile a ses propres planètes habitées par ses propres créatures s’impose, par exemple avec les Sélénites de Cyrano de Bergerac dans son Histoire comique des États et Empires de la Lune (1655).

Notre temps continue de vivre de cette révolution conceptuelle tout en affinant ses propres visions de l’univers infini.

D’abord, nous vivons une sorte de deuxième révolution cosmologique engendrée par la découverte d’exoplanètes. « C’est aussi important dans un sens que la révolution héliocentrique, dit M. Smith. Pour la première fois, les mondes sur lesquels on spéculait depuis des siècles sont observés et explorés. Il y a maintenant une nouvelle modalité pour penser la possibilité de la vie extraterrestre. »

Le célèbre astronome Carl Sagan (1934-1996), un des fondateurs de l’exobiologie, soutenait la recherche active de signes de vie intelligente par le programme SETI. Ses héritiers empilent plutôt les études statistiques sur la probabilité d’existence d’autres mondes habités par des civilisations de hautes technologies. « C’est très nouveau et il faut bien conclure qu’il y a une très, très forte possibilité que la vie extraterrestre existe. C’est une hypothèse bien fondée dans les sciences naturelles et ce que nous savons du cosmos. »

Pour la première fois, les mondes sur lesquels on spéculait depuis des siècles sont observés et explorés. Il y a maintenant une nouvelle modalité pour penser la possibilité de la vie extra-terrestre. 

 

Sauf que le premier signe probable découvert d’une vie extraterrestre, bientôt ou dans quelques décennies ou siècles, viendra vraisemblablement d’une forme très primitive (un microbe par exemple). « J’ai beaucoup aimé le film Arrival [du Québécois Denis Villeneuve], dit le philosophe. Par contre, il faut le dire, c’est très improbable que notre premier contact se fera avec des pieuvres géantes. On voit bien que le film s’est inspiré des recherches actuelles sur l’intelligence des céphalopodes. »

Il ajoute aussitôt que la rencontre d’un extraterrestre humanoïde ou reptilien, comme on les imagine dans les productions de fiction, il s’en moque. « Je trouve que ce désir que nous avons de découvrir des êtres rationnels, comme nous, mais venant d’ailleurs, est en quelque sorte le reflet de notre préjugé par rapport à la diversité des espèces observables chez nous sur la Terre. Les humains valorisent les êtres intelligents comme les baleines alors que les plantes sont aussi des merveilles biologiques, aussi bien adaptées à leur environnement. En tant que philosophe de la biologie, je ne peux donc pas dire que ce serait plus impressionnant de découvrir un extraterrestre humanoïde qu’un extraterrestre botanique. »

Quelle vie intelligente ?

Le professeur glisse ensuite de la philosophie de la biologie à celle de la technologie pour critiquer la théorie de la singularité. Raymond Kurtsweil, gourou technologique chez Google, spécule par exemple sur les raisons de l’absence de preuves de l’existence des extraterrestres en affirmant que toute espèce développant la faculté de raison finit par s’autodétruire.

« Je ne suis pas du tout convaincu que la rationalité et l’aperception décrite par Leibniz, le fait de savoir qu’on existe, vont automatiquement conduire à ce que nous, les êtres humains, percevons comme la technologie, dit le professeur. Si les extraterrestres existent, s’ils nous visitent, je ne suis pas certain que nous serions en mesure de détecter leur présence. »

L’inverse semble aussi plausible. Leibniz envisageait déjà que des êtres très différents soient avec nous dans le même rapport que nous aux micro-organismes.

La figure fantasmée de l’extraterrestre emprunte aussi beaucoup à certains mythes religieux. Pour beaucoup de contemporains, au fond, cet autre, cet étranger, tient de l’ange, de l’être surnaturel, qu’il soit bon (E.T.) ou mauvais (Alien). « Le désir même de croire en ces phénomènes surnaturels s’arrime ainsi aux sciences naturelles : on croit toujours aux anges, mais on leur donne une forme organique. »

Les perspectives apocalyptiques se régénèrent aussi au contact de cette figure. Il y a eu au moins trois adaptations récentes (2005, 2017 et 2019) pour les écrans du roman The War of The Worlds (1898). Le physicien Stephen Hawkings demandait d’ailleurs d’arrêter de chercher les contacts au cas où la découverte d’autres formes de vie entraînerait la fin de notre monde.

« Dans un sens, la peur de ces êtres est bien fondée, même vis-à-vis des microbes. Si on découvre des bactéries sur Mars, il faudra être très prudent, conclut Justin Smith. Mais au fond, dans beaucoup de récits et de films, ce qu’on raconte c’est la solidarité de la Terre pour faire face à la menace extérieure. Le coronavirus montre pourtant bien que, si des extraterrestres nous envahissent un jour, rien n’assure que nous allons nous unir pour résister. »  

Une bibitte intellectuelle

Justin Smith peut facilement passer pour une sorte de Sélénien, même dans son monde éthéré et savant peuplé de spécimens hors norme. Né au Nevada, il a obtenu son doctorat de l’Université Columbia. Il maîtrise le russe, l’allemand, le sanskrit. Il apprend et traduit le yakoute en ce moment. Il explique avoir perfectionné son français en enseignant à l’Université Concordia de Montréal (2003-2013)… et en lisant Le Devoir. « Comme on dit en anglais, je suis un trop petit morceau de beurre pour une trop grande tartine », s’amuse-t-il quand on le questionne sur le lien entre toutes ses activités. « Ma vraie spécialisation, c’est l’histoire de la philosophie naturelle à l’âge classique. Mes études doctorales portaient sur ce sujet. Mon premier livre traitait des sciences de la vie au XVIIe siècle. C’est le seul domaine où je peux me considérer comme un expert. Sinon, c’est vrai, j’ai trop d’intérêts et parfois je m’égare un peu. » Sauf que depuis quatre ou cinq ans ajoute-t-il, un fil conducteur semble se tordre autour des fondements culturels des sciences naturelles dans l’histoire. Cet angle explique sa passion récente pour les extraterrestres, enfin pour la possibilité de la vie ailleurs que sur Terre. Cette question se retrouve à la frontière entre la religion, la mythologie, « peut-être les sciences cognitives », pour tenter de comprendre d’où viennent nos représentations d’autres êtres. « La révolution scientifique introduit une nouvelle façon de concevoir les intelligences célestes comme on disait autrefois. Une de mes hypothèses, c’est qu’on a alors été obligé de biologiser ces êtres pour les concevoir non pas comme des anges ou des âmes mais comme des animaux. À partir du XVIIe siècle, tous les êtres qui existent au-delà de la Lune doivent avoir une réalité biologique. On les conçoit depuis ce temps de manière humanoïde ou reptiloïde. »


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