Une prière pour Hubble

Dévoilé le 31 août 2000, cet énigmatique objet capté par Hubble avait fasciné les scientifiques. D’abord pris pour une jeune étoile, puis pour une nébuleuse, l’objet serait formé d’une paire d’étoiles matures.
Photo: Agence France-Presse (photo) Dévoilé le 31 août 2000, cet énigmatique objet capté par Hubble avait fasciné les scientifiques. D’abord pris pour une jeune étoile, puis pour une nébuleuse, l’objet serait formé d’une paire d’étoiles matures.

On lui doit la première preuve tangible des trous noirs et nombre d'éléments soutenant la théorie du big bang. Reculant jusqu'au berceau de l'univers avec ses stupéfiantes colonnes de la création, véritables pouponnières des étoiles naissantes, le télescope spatial Hubble a fourni au fil des ans nombre de clichés spectaculaires. Forcé de s'éteindre prématurément par la NASA, il pourrait bien obtenir une seconde chance.

Condamné à une mort lente en janvier dernier, le télescope spatial Hubble a obtenu mercredi un nouveau sursis de la bouche même du patron de la NASA, Sean O'Keefe, qui n'a eu d'autre choix que de se ranger derrière la commission d'experts de l'Académie des sciences qui avait rendu la veille un rapport sans équivoque priant l'agence «de ne prendre aucune action qui rendrait impossible une mission de la navette spatiale vers le télescope Hubble».

Du bout des lèvres, Sean O'Keefe a assuré que l'agence spatiale continuerait d'examiner toutes les options pour prolonger la vie du télescope spatial, sans néanmoins aller jusqu'à s'engager à propos d'une mission habitée pour sauver l'observatoire. M. O'Keefe promet toutefois de «garder les options ouvertes pour garantir le meilleur résultat possible» afin de préserver ce qu'il estime être, au diapason avec la commission, «le plus important télescope de l'histoire».

En plus d'une décennie de loyaux services, Hubble a révolutionné l'astronomie. Lancé en 1990, l'engin de 2,5 tonnes devait prendre une retraite méritée en 2010 avec l'arrivée du télescope James-Webb, attendu pour cette date. On chuchote toutefois déjà dans les couloirs du petit monde de l'astrophysique qu'il ne sera vraisemblablement pas prêt avant 2012.

Aujourd'hui, Hubble a cruellement besoin de batteries et de nouveaux gyroscopes. Sans cela, il pourrait bien s'éteindre dès 2005 ou, au mieux, survivre jusqu'en 2007. Cette énergie est cruciale puisqu'elle sert à manoeuvrer le télescope et à le pointer en direction des zones de l'Univers que souhaitent étudier les astronomes. Elle permet aussi de maintenir le télescope à température constante, évitant ainsi que le gel ne détruise irrémédiablement ses instruments.

La désintégration tragique de la navette Columbia, le 1er février 2003, a toutefois compromis gravement ses chances en raison de la mise en place de nouveaux critères de sécurité, qui font en sorte que les vols qui doivent reprendre en mars 2005 devront tous être à destination de la Station spatiale internationale et ne pas s’en éloigner. Le hic, c’est que Hubble évolue sur une autre orbite et ne pourra par conséquent pas recevoir les premiers soins dont il a besoin pour poursuivre son travail.

Décriée vertement par la communauté scientifique, la condamnation de Hubble avait suscité une vive campagne au Congrès américain, qui s’était mobilisé pour trouver une solution à sa fin prématurée. Une levée de boucliers que sa seule supériorité technologique suffit largement à expliquer. En effet, 14 ans après son lancement, Hubble n’a pas encore été déclassé.

«C’est sûr qu’en termes de taille, Hubble est devenu un petit télescope, explique Robert Lamontagne, astrophysicien au département de physique de l’Université de Montréal (UdM). Il possède un miroir de 2,50 mètres, alors qu’au sol on a des télescopes dotés de miroir de huit et dix mètres. En termes de capacité à recueillir des photons, les télescopes au sol sont nettement meilleurs, mais ils sont handicapés parce qu’ils évoluent au fond d’une piscine d’air, si on peut dire.»

Et pour cause: si Hubble n’est ni le plus grand ni le meilleur télescope au monde, il occupe un créneau unique qu’il explore avec des moyens qu’on est encore incapable de reproduire avec les télescopes au sol. Ce qui fait dire à M. Lamontagne qu’il y aura forcément «un grand vide» entre les années 2005-2006 et les années 2011-2012, advenant une fin prématurée du télescope, celui-là même qui a permis aux scientifiques de établir l’âge de la Voie lactée entre 13 et 14 milliards d’années.

«Si on arrête Hubble, on se coupe d’une fenêtre privilégiée sur le reste de l’Univers. D’autant plus qu’il fonctionne de concert avec d’autres grands observatoires dans l’espace», poursuit M. Lamontagne. Au nombre de ceux-ci, un observatoire infrarouge nouvellement en fonction, Spitzer, et un télescope dédié au domaine des rayons X, Chandra.

«Le fait que l’on puisse observer un ou des phénomènes astronomiques avec des télescopes qui sont sensibles à différents domaines d’énergie — que ce soit les basses énergies avec l’infrarouge, les énergies moyennes avec Hubble et les hautes énergies avec Chandra — nous donne une information nettement plus complète, croit l’astrophysicien. Individuellement, ces outils sont toujours intéressants, mais leur somme excède les capacités de chacun d’entre eux.»

Machine à remonter dans le temps
Et il ne faut pas croire que l’arrivée de James-Webb viendra nécessairement tout régler. En effet, la nouvelle recrue n’est pas un clone en plus gros de Hubble, puisque ce télescope sera avant tout dédié au domaine des infrarouges et moins au domaine de la lumière visible, comme le fait Hubble.

Nommé d’après un administrateur de la NASA — une décision d’autant plus récriée que le télescope est issu d’une collaboration internationale — James-Webb évoluera sur une orbite à 1,5 million de kilomètres de la Terre, de sorte qu’on ne pourra plus rien y remplacer ni rien y réparer, au contraire de Hubble.

La question du maintien de Hubble est d’autant plus discutée que le petit télescope ne cesse de surprendre les scientifiques. «On pense qu’il est à peu près à la limite de ce qu’il peut faire, mais on reste prudent, explique Robert Lamontagne. Il y a dix ans, j’aurais probablement dit que la dernière image obtenue en 1995 était la dernière. Mais avec les missions de réparation et d’entretien, on a amélioré la qualité du détecteur et on est sans arrêt surpris.»

À un point tel en fait que, le 9 mars dernier, la NASA a dévoilé en grande pompe les images des plus vieilles galaxies jamais observées. Des photographies croquées par le toujours fidèle Hubble, fruit d’une longue et inédite exploration de deux ans dans une large zone de l’Univers, la plus grande sillonnée à ce jour.

Une performance qui lui vaut le respect des chercheurs partout dans le monde. «En tant qu’astronome et chercheur, je pense qu’on doit tout faire pour maintenir le télescope fonctionnel et s’assurer que sa productivité scientifique va être maintenue jusqu’à ce qu’on le remplace», tranche M. Lamontagne.

Avec l’Agence France-Presse