La souffrance de l’isolement modifierait l’anatomie du cerveau

Des chercheurs de l’Université McGill ont découvert que la souffrance qu’engendre l’isolement modifie même l’anatomie du cerveau et la communication entre certaines de ses régions.
Photo: Getty Images / iStockphoto Des chercheurs de l’Université McGill ont découvert que la souffrance qu’engendre l’isolement modifie même l’anatomie du cerveau et la communication entre certaines de ses régions.

La solitude, ce mal du siècle vécu par maintes personnes et qui s’est amplifié en raison du confinement imposé par la pandémie de COVID-19, affecte la santé psychique, cognitive et même physique. Des chercheurs de l’Université McGill ont découvert cette fois que la souffrance qu’engendre l’isolement modifie même l’anatomie du cerveau et la communication entre certaines de ses régions. Cette découverte étonnante fait l’objet d’une publication aujourd’hui, mardi 15 décembre, dans la revue Nature Communications.

Pour ce faire, les chercheurs ont eu accès aux données d’imagerie cérébrale de 40 000 personnes âgées de 40 à 69 ans. Ces données provenant de la UK Biobank constituaient un échantillon représentatif de la population générale du Royaume-Uni. Les informations sur la structure et la communication entre les diverses régions du cerveau ont permis de mettre en évidence des différences anatomiques et fonctionnelles entre le cerveau des personnes ayant déclaré se sentir souvent seules et celui d’individus qui ne ressentaient pas le poids de la solitude dans leur vie.

Avec la collaboration de chercheurs états-uniens, britanniques et allemand, les scientifiques de Montréal ont ainsi remarqué des différences notables entre les deux groupes au niveau du réseau cérébral par défaut (default network). Ce réseau regroupe un ensemble de régions corticales ayant des fonctions de haut niveau. Il s’agit de « régions qui sont impliquées dans toutes les activités cognitives qui définissent l’être humain, comme le langage, la capacité de se projeter dans l’avenir, la mémoire autobiographique, l’aptitude à se mettre à la place de l’autre et à imaginer ce que l’autre pense », précise Danilo Bzdok, professeur au Neuro (Institut-Hôpital neurologique de Montréal) et à Mila, Institut québécois d’intelligence artificielle, qui a dirigé l’étude.

Or, le réseau cérébral par défaut était significativement plus volumineux et son activité fonctionnelle clairement plus élevée chez les personnes vivant difficilement l’isolement que chez les autres. Également, le fornix, un faisceau de fibres nerveuses assurant la transmission de signaux entre l’hippocampe — structure jouant un rôle central dans la mémoire — et le cortex préfrontal médian du réseau cérébral par défaut, était nettement plus robuste chez les personnes souffrant de la solitude.

Par contre, les connexions entre le réseau cérébral par défaut et les cortex sensoriels traitant les stimuli de l’environnement, comme le cortex visuel, étaient plus faibles dans le cerveau des personnes seules. « Cela peut être interprété par le fait que les gens [souffrant de solitude] se referment sur eux-mêmes. Ils vivent dans leur tête, dans l’imaginaire, dans le passé. Ils [sont coupés] de la réalité », explique M. Bzdok.

« Cette suractivité du réseau cérébral par défaut nous amène à penser qu’en réaction à leur solitude, les gens qui sont affectés par l’isolement ont tendance à imaginer des relations sociales pour compenser le vide social autour d’eux », résume-t-il.

En effet, les personnes seules sont souvent plongées dans des réminiscences, elles revivent des scènes du passé, particulièrement des scènes d’interaction avec les autres. « Souvent, les personnes âgées ont tendance à faire de l’anthropomorphisme en parlant à leur animal domestique, ou à entretenir une conversation avec les héros de leur série télé préférée », donne aussi en exemple M. Bzdok.

« Nous avons fourni l’explication neuroscientifique à ces comportements que les psychologues avaient déjà identifiés : le réseau cérébral par défaut qui regroupe des cortex associatifs qui n’interviennent pas dans la perception sensorielle, comme la vue et l’ouïe, mais qui génèrent des informations à partir de l’intérieur, ce qui permet d’expliquer le fait que les gens seuls vivent moins dans la réalité, qu’ils sont moins connectés avec l’environnement et qu’ils se renferment sur eux-mêmes », précise le chercheur.

Les chercheurs ont également constaté que les traces d’une vie solitaire non désirée étaient plus prononcées dans le cerveau des hommes que dans celui des femmes. « Cela peut être interprété par le fait que les femmes ont des réseaux sociaux plus forts que les hommes, et qu’en vieillissant, les hommes ont moins d’amis proches que les femmes », propose le neuroscientifique.

Autre observation étonnante : les régions qui sont les plus atteintes chez les personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer, soit celles associées au réseau cérébral par défaut, « sont exactement les mêmes que celles qui sont affectées chez les personnes solitaires ». « Or, on sait aussi depuis quelques années que les gens qui se sentent seuls ont tendance à développer la maladie d’Alzheimer plus tôt que ceux qui sont peu sensibles à l’isolement, d’où l’importance de maintenir un maximum d’interactions sociales auprès des personnes âgées », souligne M. Bzdok.

Malheureusement, les fêtes de fin d’année qui se déclineront sous de strictes mesures d’isolement n’aideront pas à y remédier. 

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