La course aux vaccins contre la COVID-19 compromet-elle leur qualité?

Le président russe Vladimir Poutine a annoncé mardi que la Russie lancera la production du premier vaccin contre la COVID-19 dès septembre prochain et que le personnel médical et enseignant russe sera vacciné sous peu.
Photo: Associated Press Le président russe Vladimir Poutine a annoncé mardi que la Russie lancera la production du premier vaccin contre la COVID-19 dès septembre prochain et que le personnel médical et enseignant russe sera vacciné sous peu.

La Russie se targuait cette semaine d’être la première à avoir mis au point un vaccin contre la COVID-19. Pour sa part, le président Donald Trump a accordé un financement hors du commun aux compagnies pharmaceutiques et de biotechnologie dans l’espoir qu’elles fournissent à la nation un vaccin avant l’élection présidentielle de novembre prochain. Compte tenu de toutes les pressions qui s’exercent pour accélérer le développement d’un vaccin, doit-on s’inquiéter de la qualité des vaccins qui nous seront proposés ?

Le développement rapide d’un vaccin est sans contredit le meilleur moyen de contrôler la pandémie qui fait particulièrement rage aux États-Unis en ce moment. Le président Trump l’a bien compris et c’est la raison pour laquelle il subventionne à coups de milliards de dollars le projet Operation Warp Speed qui a un échéancier des plus ambitieux en visant l’obtention d’un vaccin en octobre prochain.

Un tel calendrier est complètement irréaliste même en travaillant à la vitesse grand V… à moins que les équipes de recherche n’escamotent certaines étapes de la mise au point de leur vaccin. « Le président Trump peut offrir beaucoup d’argent [dans l’espoir d’accélérer la mise au point d’un vaccin], mais l’argent n’accélère pas le temps ! » lance Nathalie Grandvaux, directrice du Laboratoire de recherche sur la réponse de l’hôte aux infections virales au Centre de recherche du CHUM.

« Les seules étapes [dans le processus de développement d’un vaccin] que l’on peut accélérer, ce sont les phases administratives et la révision des données. Les tests scientifiques, quant à eux, ne peuvent pas être accélérés », souligne-t-elle.

André Darveau, spécialiste en immunologie et vice-recteur de l’Université Laval, n’a pas l’impression que les groupes de recherche qui sont les plus avancés, tels que Moderna et la firme chinoise Can Sino Biologics, escamotent des étapes. « J’ai assez confiance dans les grands développeurs de vaccins, ceux qui ont de l’expérience et une grande expertise dans les essais cliniques. Ça me surprendrait qu’ils tournent les coins ronds, parce qu’ils n’auraient pas avantage à mettre sur le marché un vaccin qui ne fonctionne pas, ce serait dramatique pour ces compagnies », affirme-t-il. De plus, cela risquerait d’alimenter la méfiance du public à l’égard des vaccins, font valoir d’autres scientifiques.

« Là où les développeurs peuvent activer les choses, c’est en produisant des doses de leur vaccin candidat avant de savoir si les résultats des essais cliniques seront concluants, ce qui fait que les doses de vaccin seraient prêtes à être transmises au gouvernement et à être administrées à la population [dès la conclusion de la phase 3]. Ils peuvent décider de prendre un risque. Les gouvernements ont avancé beaucoup d’argent pour produire des doses de vaccin, afin que dès l’obtention de données probantes, on puisse commencer l’administration, parce que fabriquer des centaines de millions de doses, ce n’est pas trivial, c’est un énorme travail », explique M. Darveau.

Pression politique

« Le fait que le président Trump investit des sommes énormes dans la recherche d’un vaccin, notamment dans l’espoir d’annoncer la mise au point d’un vaccin efficace avant l’élection présidentielle de novembre, c’est inquiétant parce qu’on transforme une affaire médicale en question politique », déclare Cécile Tremblay, microbiologiste infectiologue au CHUM. « On peut craindre qu’ayant vu ce que Poutine vient de faire, Trump mette encore plus de pression pour que des décisions hâtives soient prises. Heureusement, il y a des gens qui résistent à ces pressions dans le monde scientifique. Les vaccins conçus par Moderna et Pfizer viennent d’amorcer leur phase 3. Il est donc évident qu’il n’y aura pas de données qui sortiront avant l’élection. Si on poussait pour qu’un vaccin soit homologué avant l’élection, ce serait très prématuré ! »

« Les agences réglementaires des grands pays développés, comme le Canada et les États-Unis, seront à l’affût », sur leurs gardes, croit M. Darveau.

Ça me surprendrait [que les développeurs] tournent les coins ronds, parce qu’ils n’auraient pas avantage à mettre sur le marché un vaccin qui ne fonctionne pas

La Dre Cécile Tremblay fait confiance aux autorités réglementaires canadiennes, « qui ne laisseront pas passer un produit qui ne se serait pas avéré bien documenté par des essais cliniques ». Elle exprime toutefois quelques doutes au sujet de la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis, qui s’est laissé influencer par le président Trump au sujet de l’hydroxychloroquine. « La FDA s’est rétractée par la suite, mais cela prouve que les autorités réglementaires américaines ne sont pas à l’épreuve de toute influence. Il faudra surveiller ça de près », dit-elle.

En effet, le New York Times (NYT) rapportait la semaine dernière que le commissaire de la FDA, Stephen Hahn, a perdu une partie de sa crédibilité auprès de la communauté scientifique lorsqu’il a approuvé l’utilisation d’urgence de la chloroquine et de l’hydroxychloroquine, deux médicaments que le président Trump défendait bec et ongles en dépit des objections des conseillers de santé publique. La FDA a finalement révoqué cette autorisation, arguant que les risques dépassaient les bénéfices.

Dans une entrevue accordée récemment au Journal of the American Medical Association, M. Hahn a déclaré qu’il n’exclut pas la possibilité que son agence autorise une « utilisation d’urgence si elle croit que les risques associés au vaccin sont bien moindres que ceux de ne pas avoir de vaccin du tout ».

La FDA suit habituellement l’avis d’un comité consultatif indépendant formé d’experts venant de l’extérieur lorsqu’elle prend des décisions. Le haut responsable de la FDA a le pouvoir d’approuver ou de rejeter des vaccins pour un usage urgent, mais sa décision peut être annulée par les cadres supérieurs de l’agence, ou même par le secrétaire à la Santé et aux Services sociaux.