Installeriez-vous COVI?

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Avec le consentement des utilisateurs, les données remonteront aux autorités de santé publique, ce qui leur permettra de mieux comprendre la façon dont la maladie se propage et de se préparer à l’arrivée éventuelle d’une deuxième vague.
Photo: Francois Mori Associated Press Avec le consentement des utilisateurs, les données remonteront aux autorités de santé publique, ce qui leur permettra de mieux comprendre la façon dont la maladie se propage et de se préparer à l’arrivée éventuelle d’une deuxième vague.

Ce texte fait partie du cahier spécial Intelligence artificielle

Comme près d’une centaine de pays à travers le monde, le Canada envisage l’utilisation d’une application de suivi des contacts afin de freiner la pandémie de COVID-19. Le gouvernement fédéral ne recommande cependant pas l’installation de COVI, en raison d’importantes questions soulevées par cet outil en matière de protection de la vie privée et de privatisation des données publiques. Québec n’a pas encore fait connaître sa position.

« Avec son application COVI,Mila [l’Institut québécois d’intelligence artificielle] développe une technologie “intelligente” qui irait au-delà des méthodes traditionnelles, pour prédire un risque personnel de contagion », explique Marc-Antoine Dilhac, professeur de philosophie à l’Université de Montréal et instigateur de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle.

En croisant plusieurs indicateurs sur l’état de santé des utilisateurs, leurs caractéristiques personnelles et leurs interactions avec d’autres usagers — par l’entremise de la technologie Bluetooth —, l’algorithme de l’application déterminera en effet la probabilité d’être porteur du virus. Une probabilité d’infection, qui plutôt que d’être transmise sous la forme d’un chiffre brut, qui pourrait s’avérer anxiogène, sera traduite en recommandations personnalisées de façon à permettre à chacun de prendre des décisions informées sur une base quotidienne.

« Les utilisateurs recevront des notifications leur suggérant d’éviter de sortir dans des lieux publics, de garder plus de distance, de se faire livrer ou encore de consulter pour se faire dépister », indique M. Dilhac.

De l’exception à la norme

Comme tout outil d’intelligence artificielle basé sur la technologie d’apprentissage profond, l’application requiert de collecter des données massives. Mila estime par exemple que 40 % de la population devrait adopter l’application pour que celle-ci se révèle efficace. Mais au-delà de sa mission de prédiction, COVI a pour autre objectif de mener à une meilleure compréhension de la pandémie. Avec le consentement des utilisateurs, les données remonteront aux autorités de santé publique, ce qui leur permettra de mieux comprendre la façon dont la maladie se propage, de recenser les endroits et les comportements les plus à risque, de se préparer à l’arrivée d’une deuxième vague, etc.

Cette deuxième fonctionnalité de l’application inquiète Ottawa. Avant même la décision fédérale, elle avait fait réagir Sébastien Gambs, professeur du Département d’informatique de l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en analyse respectueuse de la vie privée et éthique des données massives.

« Dans le contexte actuel d’urgence, nous devons trouver un équilibre entre la protection de la santé publique et le respect de la vie privée des individus, un droit démocratique fondamental », souligne-t-il.

Sans compter qu’un dispositif exceptionnel risque toujours d’être normalisé, rappelle le chercheur, qui cite l’exemple des attentats des dernières années en France qui ont mené à l’adoption de mesures d’exception inscrites par la suite dans la loi.

Quid du débat public ?

En outre, ces données recueillies par l’application pourraient très bien tomber entre de mauvaises mains.Le chercheur regrette notamment que le code de l’application ne soit pas déjà ouvert à tous afin que des experts du monde entier puissent, avant même son installation sur les cellulaires, l’analyser et détecter, le cas échéant, les failles de sécurité.

« L’application risque d’être parachutée sans même que nous ayons tenu un débat public, ajoute-t-il. À Québec, les partis d’opposition le souhaitent, mais la CAQ leur a opposé une fin de non-recevoir. »

Or, Mila lui-même l’appelle de ses vœux, afin que les utilisateurs ne se défient pas de cette technologie.

« Plus les citoyens font confiance aux gens qui les gouvernent, plus ils acceptent ce genre de technologies, indique Marc-Antoine Dilhac. Je crois qu’au Québec, plusieurs éléments, et notamment le fait que l’application soit validée par plusieurs instances expertes en éthique, sont réunis pour que le taux d’adoption soit élevé. Mais on va demander aux Québécois de fournir des données médicales. Il serait sage d’avoir une discussion à ce sujet au Parlement. »

Sébastien Gambs insiste quant àlui sur la nécessité de mener un projet pilote avant de lancer l’application à plus grande échelle. Dans un quartier de Montréal, ou à Joliette, ville particulièrement touchée par la pandémie. Ce projet permettrait de rendre l’application encore plus efficace et de procéder à des réglages avant l’arrivée éventuelle d’une deuxième vague de COVID-19.

Mila sera prêt à livrer l’application COVI dans les prochains jours. Au moment où nous écrivons ces lignes, Québec n’a pas encore fait savoir s’il ira de l’avant ou non, et encore moins s’il le fera avec un projet pilote ou directement à grande échelle.

Quoi qu’il en soit, tous insistent sur le fait que l’application ne sera qu’un outil de plus aux mains des citoyens et de la direction de la santé publique et qu’en aucun cas elle ne devra se substituer aux bonnes pratiques individuelles et collectives telles que le port du masque et la distanciation physique.