La crise n’est pas une raison pour assouplir les normes scientifiques et éthiques, selon des experts

Pour faire de la science correctement en temps de pandémie, il est nécessaire de maintenir les mêmes normes scientifiques, mais de mieux coordonner les efforts afin d’optimiser les ressources.
Photo: iStock Pour faire de la science correctement en temps de pandémie, il est nécessaire de maintenir les mêmes normes scientifiques, mais de mieux coordonner les efforts afin d’optimiser les ressources.

Pendant que les médecins, les décideurs et le public attendent avec impatience que les scientifiques découvrent des traitements ou un vaccin qui nous permettront de combattre le virus, les articles scientifiques relatant des études sur le sujet déferlent à un rythme effréné. À la lecture de ces articles, dont plusieurs sont relayés par les médias, certains experts ont remarqué que nombre d’entre eux ne respectent pas aussi rigoureusement qu’avant les différentes étapes de la méthode scientifique et de la publication des résultats. Ils craignent que des solutions peu probantes soient ainsi valorisées et adoptées alors qu’en réalité, elles seraient inefficaces, voire potentiellement nocives.

Plusieurs scientifiques bien intentionnés ont fait valoir qu’en raison de la crise, il est nécessaire d’assouplir les normes scientifiques et éthiques encadrant la recherche et la publication scientifiques afin d’accélérer les découvertes. Dans un article publié aujourd’hui dans Science, les éthiciens Jonathan Kimmelman, de l’Université McGill, et Alex John London, de la Carnegie Mellon University, à Pittsburgh, s’opposent catégoriquement à cette proposition d’abaisser les normes en temps de crise.

« En relâchant la rigueur avec laquelle la recherche scientifique doit être conduite et publiée, on rend publiques des informations qui peuvent potentiellement induire en erreur les médecins, les patients et les systèmes de santé », affirme en entrevue M. Kimmelman, directeur de l’Unité d’éthique biomédicale à l’Université McGill.

À la mi-mars, une compagnie américaine annonçait avoir injecté à des volontaires sains un vaccin expérimental dont elle n’avait pas encore évalué l’efficacité chez l’animal, une étape qui est normalement exigée avant d’entreprendre un essai clinique sur l’humain. « La compagnie faisait valoir qu’en raison de la crise, on doit avancer aussi vite que possible, et donc, qu’elle est autorisée à déroger aux normes scientifiques habituelles. Même si elle mènera des études chez l’animal en parallèle, ce n’est pas éthique d’enrôler des volontaires sains dans un essai clinique alors qu’il n’y a pas de données probantes indiquant que son vaccin est efficace chez l’animal et, par conséquent, qu’il pourrait être protecteur pour l’humain », fait remarquer M. Kimmelman.

L’éthicien donne aussi l’exemple du New England Journal of Medicine (NEJM), une revue médicale très prestigieuse, qui a publié un article sur l’utilisation de l’antiviral remedesivir chez des patients atteints de la COVID-19 dans le cadre d’un usage compassionnel, voulant dire que ce médicament qui n’a pas encore été approuvé a été employé sur des personnes gravement malades pour lesquelles il n’y avait pas d’autres traitements disponibles. « Il ne s’agit absolument pas d’une recherche scientifique puisque cette étude ne comprenait pas de groupe contrôle, elle a été effectuée sans protocole particulier, sans avoir été enregistrée, et sans appliquer la méthode scientifique pour évaluer l’efficacité du médicament », s’indigne M. Kimmelman, avant d’ajouter qu’il existe plusieurs autres exemples d’essais cliniques qui n’ont pas été réalisés à double insu, et dont l’analyse des résultats et la publication n’ont pas été faites selon les règles de la méthode scientifique.

Une des conséquences découlant de la publication de ces études qui, en plus, n’ont souvent pas été révisées par les pairs est que « les médecins et les patients peuvent croire que les médicaments étudiés, par exemple, sont vraiment utiles et efficaces. Les patients peuvent alors refuser de participer à un essai clinique en bonne et due forme de peur de recevoir le placebo plutôt que le médicament censé être bénéfique. Ces publications manquant de rigueur rendent ainsi plus difficile le recrutement de patients pour des essais cliniques », explique M. Kimmelman.

De plus, ces médicaments peuvent s’avérer « inefficaces, voire néfastes. Si les essais cliniques qui escamotent certaines étapes de la démarche scientifique se multiplient, un grand nombre de personnes risquent ainsi d’être exposées à des médicaments inefficaces et dangereux », déplore-t-il.

Qui plus est, « alors que les systèmes de santé sont sous pression et leurs ressources limitées en ce temps de crise, ce serait inapproprié de fournir argent, équipement et personnel pour tester ces médicaments potentiellement inefficaces et dangereux. Pour toutes ces raisons, il est vraiment important d’évaluer tout nouveau traitement de façon rigoureuse avant qu’il soit disséminé en clinique », ajoute-t-il.

Coordonner les essais cliniques Afin d’accélérer la recherche de solutions à cette pandémie, il faut plutôt coordonner plus efficacement la communauté scientifique et ses activités, croient les éthiciens. « Il est tentant pour des médecins de lancer leur propre essai clinique pour tester une intervention ou un médicament qui leur semble prometteur. Mais si de nombreux chercheurs mènent leur essai clinique chacun de leur côté, ils rivaliseront entre eux pour recruter des patients, et s’ils ne disposent pas des ressources suffisantes, ils tourneront les coins ronds et ne procéderont pas avec la même rigueur scientifique. Une meilleure façon de faire serait que les médecins et les équipes de chercheurs mettent leurs efforts en commun », précise M. Kimmelman.

« Au moment où nous avons écrit notre article, au moins 15 essais cliniques différents impliquant la participation d’au moins 75 000 patients étaient en cours en Amérique du Nord seulement, pour tester l’hydroxychloroquine. Si ce médicament ne s’avère pas efficace, une quantité énorme de ressources, qui sont rares en raison de la crise, auront été gaspillées à travers ces multiples études, d’autant qu’il n’est pas nécessaire de tester ce médicament sur 75 000 personnes pour savoir s’il est efficace ou non. Si nous voulons une réponse rapide, il serait beaucoup plus profitable de concentrer nos efforts dans un ou deux essais cliniques », fait remarquer l’éthicien.

Il faudrait aussi mettre en place un mécanisme pour que les publications préliminaires qui sont déposées sur les plateformes de prépublications (preprint servers) avant d’avoir été révisées par des pairs soient vérifiées dans les 24 heures qui suivent leur publication afin de signaler leurs lacunes et leurs problèmes, et que ces critiques formulées par des experts soient publiées aux côtés de l’article.

Selon la directrice de l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal, Louise Potvin, qui est aussi rédactrice en chef de la Revue canadienne de santé publique, ces divers problèmes étaient « déjà présents avant la pandémie en raison de la pression exercée sur les chercheurs pour qu’ils publient toujours plus et toujours plus rapidement, mais la crise les a amplifiés ». « Sauter certaines étapes de la méthode scientifique, telles que la révision par les pairs et la reproductibilité des résultats peuvent nous mener à investir dans des solutions qui s’avéreront des culs-de-sac. Je m’inquiète que des décisions soient prises à partir d’articles qui n’auront pas été révisés par les pairs », dit-elle tout en invitant les lecteurs à « se méfier des articles qui n’ont pas respecté rigoureusement les étapes de la méthode scientifique et particulièrement la révision par les pairs qui est un garde-fou que s’est donné la science pour construire un édifice de connaissances qui soit solide ».

Kimmelman et London concluent que pour faire de la science correctement en temps de pandémie, il est nécessaire de maintenir les mêmes normes scientifiques, mais de mieux coordonner les efforts afin d’optimiser les ressources.

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