Les écrans contre le stress?

Pascaline David Collaboration spéciale
Les résultats des travaux de Najmeh Khalili-Mahani suggèrent qu’il existe une corrélation très forte entre  le stress psychologique, le stress émotionnel et l’utilisation d’écrans.
Getty Images Les résultats des travaux de Najmeh Khalili-Mahani suggèrent qu’il existe une corrélation très forte entre le stress psychologique, le stress émotionnel et l’utilisation d’écrans.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche sur la COVID-19

La chercheuse à l’Université Concordia Najmeh Khalili-Mahani explore le lien entre le stress et l’usage d’appareils dotés d’écrans, comme le téléphone intelligent et l’ordinateur. Si ces derniers peuvent avoir des conséquences physiques et psychologiques néfastes, la neuroscientifique affirme qu’ils sont pourtant essentiels en ces périodes d’isolement forcé.

Dans le contexte de la pandémie de COVID-19, où la mobilité de chacun est réduite et où l’isolement social touche de très nombreuses personnes, les cellulaires et autres tablettes constituent désormais les meilleurs moyens de garder le contact tout en évitant le virus, selon Najmeh Khalili-Mahani. « Les écrans sont source de divertissement, mais ils sont surtout un moyen de briser l’isolement, de trouver du réconfort et de continuer à s’informer », explique la chercheuse.

Les appareils électroniques peuvent donc être bénéfiques, selon la neuroscientifique, puisqu’ils nous libèrent temporairement de cette situation de confinement volontaire ou involontaire. Ses travaux ont montré que les écrans permettent de maintenir l’engagement psychosocial des populations vulnérables telles que les personnes âgées et les malades chroniques.

Photo: Courtoisie Najmeh Khalili-Mahani

Avec son équipe, Mme Khalili-Mahani examine le potentiel d’approches ludiques numériques pour offrir des soins de santé en ligne. Elle a notamment créé Play the Pain, une application conçue pour que les patients souffrant de douleur chronique puissent évaluer leurs émotions et leurs sensations de façon ludique et créative. Les données quantitatives recueillies sont utilisées pour proposer de nouvelles options de traitement et d’analyser leur efficacité.

Un autre de ses projets, Media Spa, propose un espace intergénérationnel situé au centre commercial Cavendish réunissant des jeunes et des plus âgés autour de la réalité virtuelle, de jeux interactifs et de technologies d’intelligence artificielle.

Elle mène actuellement un sondage en ligne intitulé Coping with COVID-19. What Screens Help, What Screens Hurt ?, dont elle a déjà pu tirer quelques observations préliminaires. « Une majorité de répondants considèrent que les services de diffusion de films et séries télé en continusont essentiels dans cette situation de quarantaine, indique-t-elle. Mais à ma surprise, les réseaux sociaux semblent moins importants qu’avoir accès à la possibilité de faire du sport, par exemple. »

Ambivalence

Si elle recommande l’usage d’écrans de manière contrôlée, Mme Khalili-Mahani tient à nuancer son propos. « De manière générale, on ne peut pas dire que les écrans sont soit bons, soit mauvais pour l’humain, car beaucoup de facteurs dépendent du contexte dans lequel ils sont utilisés », explique la chercheuse affiliée au centre PERFORM de l’Université Concordia ainsi qu’au Media Health Lab.

Elle s’appuie sur la théorie des nouveaux médias du philosophe canadien Marshall McLuhan. Cette approche suppose que l’être humain a une tendance à considérer certaines choses, tels les appareils électroniques, comme une extension d’eux-mêmes, de façon à satisfaire un désir de puissance. La dépendance aux écrans refléterait alors les besoins d’adaptation humaine, et les appareils électroniques pourraient autant stresser qu’apaiser leurs usagers en fonction de cela.

Mme Khalili-Mahani a d’ailleurs conduit une vaste étude afin de mieux comprendre cette ambivalence. Les résultats suggéraient qu’il existe une corrélation très forte entre le stress psychologique, le stress émotionnel et l’utilisation d’écrans. « Cela est vrai principalement chez les personnes qui se considèrent comme dépendantes, ce qui nous a amenés à penser que ce ne sont peut-être pas les écrans qui stressent les gens, souligne la chercheuse. Ils les utiliseraient plutôt comme un refuge face à d’autres facteurs de stress extérieurs. »

Par ailleurs, 95 % des répondants qui se connectaient régulièrement pour le travail et les nouvelles ne se considéraient pas comme dépendants. Mais ils avaient beaucoup plus de chances de se dire dépendants lorsque l’utilisation était liée au divertissement. « C’est donc plutôt la culpabilité et la nécessité d’être productifs qui amèneraient les gens à croire qu’ils sont accros et qui engendreraient du stress », ajoute-t-elle.

La chercheuse mentionne que certaines conséquences physiques d’une exposition prolongée ne doivent toutefois pas être ignorées. De nombreuses études ont mis en exergue la fatigue visuelle numérique, de même que les perturbations circadiennes et le manque d’activité physique qui découle de la sédentarité excessive.

Surveillance

« Cette situation exceptionnelle liée au coronavirus nous oblige à utiliser nos écrans, car ils nous servent de mécanismes de soulagement et d’adaptation, résume la chercheuse. Mais jesoupçonne aussi que nous allons très bientôt nous méfier d’eux. »

Najmeh Khalili-Mahani met en garde contre l’inévitable évolution de la technologie utilisée pour surveiller le moindre battement de cœur de ses usagers, comme le font aujourd’hui certains pays au nom de la crise sanitaire. L’humain se voit alors progressivement perdre des pans entiers de sa vie privée au profit d’une supposée meilleure santé.

Après l’épreuve de la COVID-19, il sera donc nécessaire d’apprivoiser et d’encadrer cette relation amour-haine entretenue avec nos technologies de communication, qui peuvent être aussi bénéfiques que dangereuses.