«Il faut privilégier le maintien du savoir»

Agathe Beaudouin Collaboration spéciale
Dans les régions touchées par des conflits, comme ici en Syrie, et où les populations restent chez elles, le recours  à l’éducation communautaire améliore les résultats scolaires lors d’un retour  à l’école.
Muhammed Muheisen Associated Press Dans les régions touchées par des conflits, comme ici en Syrie, et où les populations restent chez elles, le recours à l’éducation communautaire améliore les résultats scolaires lors d’un retour à l’école.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche sur la COVID-19

Qu’il s’agisse de territoires en guerre, de pays confrontés à des catastrophes naturelles ou de populations réduites à l’exode, le maintien de la scolarisation des enfants reste un enjeu majeur.

Même si elle était à prévoir, la fermeture soudaine des écoles du Québec, le vendredi 13 mars, a pris de court les familles et les enseignants du Québec. Est-il possible, dans ce contexte d’urgence et de confinement à grande échelle, de maintenir l’apprentissage des savoirs ? Et si oui, comment ? Ces questions, les parents, le milieu éducatif et la sphèrepolitique y font désormais face. Olivier Arvisais, directeur scientifique à l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaires (OCCAH) et professeur au Département de didactique à la Faculté des sciences de l’éducation à l’UQAM, s’y penche, lui, depuis plusieurs années. Sa spécialité ? L’éducation en situation d’urgence justement.

Ses observations l’amènent à un constat général : même dans les réalités les plus catastrophiques, animée d’un pouvoir de résilience, la nature humaine œuvre pour transmettre les savoirs aux jeunes générations. Quels que soient les maux (guerre, famine, tsunami, exil), la scolarisation des enfants se révèle un défi permanent et, souvent, relevé. « L’éducation est un droit et un besoin fondamental, au même titre qu’avoir un logement sécuritaire », explique Olivier Arvisais.

Une question de priorités

Photo: Courtoisie Olivier Arvisais

En situation de crise, le maintien de la scolarisation dépend « avant tout des ressources dont on dispose », souligne le chercheur, qui comparerait notre situation actuelle, soudaine, à l’éclosion d’une crise humanitaire. Tout en notant une particularité, et pas des moindres  : « Ici, il existe de nombreuses ressources, les enseignants sont formés, et la population est globalement éduquée et en mesure de maintenir une scolarité. »

Pourtant, les parents d’élèves scolarisés au primaire dans le secteur public sont restés plusieurs semaines livrés à eux-mêmes, sans ressources ni information spécifique. À l’opposé, en grande majorité, les écoles privées ont su mettre rapidement en place des cours en ligne et un accompagnement, ce qui a généré un profond sentiment d’inégalité. « Ce sont des situations qui peuvent en effet se produire. À Gaza, dans la communauté palestinienne, nous avons noté des enseignants mieux formés et des ressources plus accessibles dans les écoles du secteur privé. Au Québec, ce n’est pas le manque de ressources qui pose problème, mais encore faut-il savoir où mettre les priorités, mesurer les difficultés du contexte, comme la disponibilité des parents, qui, durant le confinement, sont souvent en télétravail… On constate qu’il y a la volonté de se tourner vers les solutions technologiques, mais on pourrait chercher des solutions moins complexes, plus accessibles et plus égalitaires : la radio éducative, la télévision éducative, l’envoi de matériel pédagogique aux familles… »

« Réduire les attentes des parents »

Pour le chercheur, l’enseignant doit être placé au cœur de l’organisation. « Il n’y a personne de mieux placé que les enseignants, qui connaissent leurs élèves, pour poursuivre les apprentissages de l’année entamée. Mettre en place un plan de match entre l’enseignant et les familles pour assurer le suivi des élèves, par exemple. Si les enseignants reprennent leur rôle moteur, les parents deviennent des soutiens pédagogiques, et les enfants retrouvent une certaine confiance. Il faut aussi réduire les attentes des parents. L’idée, c’est avant tout d’absorber le plus possible les pertes que cet arrêt engendre. » Car la suspension d’une scolarité provoque un recul de la performance scolaire et des notes, prévient le chercheur. « Au secondaire, les arrêts de longue durée ont un effet majeur sur le décrochage scolaire. Il est particulièrement important de faire un suivi auprès des élèves de sixième année. »

Les bienfaits d’une approche communautaire

Sans être alarmiste ni stresser parents et enseignants, le spécialiste de l’éducation en temps de crise suggère de considérer par exemple les bienfaits d’une approche communautaire. « Dans les pays ou les régions touchés par des conflits aigus ou prolongés et où les populations restent chez elles, des résultats de recherche très solides soutiennent que le recours à l’éducation communautaire améliore les résultats scolaires lors d’un retour à l’école au niveau primaire. On a documenté des exemples positifs au Népal, en Bosnie, au Pakistan et au Yémen, précise l’universitaire. Ce sont des contextes extrêmement différents, et ce ne sont pas des résultats de recherche généralisables, mais partiellement transférables à la situation que connaît le Québec. »

Enfin, surcharger les enfants de travail ne semble pas non plus une stratégie positive. « Ce n’est même pas du tout souhaitable ! D’abord, parce que la plupart du temps, cela se fait en ligne et augmente le temps d’écran, qui est déjà un problème à la base, mais aussi parce que cela stresse les enfants et les parents. L’essentiel est de se privilégier le maintien du savoir, il ne s’agit pas de reproduire l’école à la maison. »