Briser les stéréotypes dans les milieux de la technologie

La «salle de classe» réunissait ce jour-là un adepte du massage shiatsu et de la médecine chinoise, une ex-athlète de haut niveau, une spécialiste du design textile et des diplômés de tous horizons.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La «salle de classe» réunissait ce jour-là un adepte du massage shiatsu et de la médecine chinoise, une ex-athlète de haut niveau, une spécialiste du design textile et des diplômés de tous horizons.

Ces élèves n’ont pas la bosse des mathématiques et n’ont pas non plus passé leur adolescence le nez collé sur un écran, une tuque vissée sur la tête. Elles et ils ont 25, 30 ans ou plus de 40 ans et, pourtant, ils ont choisi de plonger dans l’univers binaire du code et souhaitent bousculer le monde très masculin de la « tech ».

En ce matin de février, ça bourdonne dans les locaux de La Gare, un espace de cotravail situé dans le Mile End, un endroit couru par les développeurs de jeunes pousses du milieu des technologies. De jeunes femmes, des mères de famille — et des hommes aussi —, planchent depuis quelques semaines neuf heures par jour sur l’apprentissage du code et l’a b c des logiciels et applications Web.

Du groupe, 60 % sont des femmes, de nationalités multiples, issues de professions et de milieux aussi hétéroclites que la santé, les arts artisanaux, les affaires, le marketing ou la mode. Rien à voir avec l’image lambda du « super geek » et de la monoculture masculine qui règne dans plusieurs « tech » du quartier.

À preuve, la « salle de classe » réunit ce jour-là un adepte du massage shiatsu et de la médecine chinoise, une ex-athlète de haut niveau, une spécialiste du design textile et des diplômés de tous horizons, venus notamment du milieu du commerce et des affaires.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La cohorte montréalaise attire des candidats de tous âges qui effectuent un changement radical de carrière, rêvent de lancer leur propre start-up ou de devenir développeurs pour d’autres entreprises.

« Parmi nos élèves, il y a huit femmes, deux personnes non binaires et huit hommes. On est très loin du profil type du milieu, qui ne compte que 20 % de femmes. Cette diversité des genres et des expériences de travail change les perspectives et a même une influence sur les applications et les projets qui seront développés », affirme Marie-Gabrielle Ayoub, directrice de l’école Le Wagon. La mère de jeunes enfants a elle aussi fait une croix sur un emploi dans le milieu de la santé pour sauter dans l’aventure numérique.


Parmi les projets qui naîtront de ce « boot camp » de codage pour non-initiés, des applications aussi diverses que Day-0 (Zéro), une plateforme visant à calculer au jour le jour son empreinte écologique, Began, une autre visant à guider les consommateurs souhaitant devenir Vegan, Canary, une appli proposant hôtels, circuits et itinéraires aux personnes ayant choisi une destination voyage, et Green Thumb, un outil numérique gardant la trace des tâches précises à réaliser dans son propre jardin.

Comme la majorité des 4800 élèves du Wagon formés depuis six ans dans 35 villes à travers le monde, la cohorte montréalaise attire des candidats de tous âges qui effectuent un changement radical de carrière, rêvent de lancer leur propre start-up ou de devenir développeurs pour d’autres entreprises. Diplôme exigé ? Aucun.

Pas la bosse des maths

« Moi, j’étais nulle en maths et j’avais l’impression, comme bien des gens, de ne pas avoir le profil recherché pour travailler dans le milieu des technologies. Ici, l’apprentissage est basé sur la logique et sur la pratique. On teste, on fonctionne par essai-erreur : notre but c’est trouver des solutions à des problèmes », souligne Marie-Gabrielle Ayoub.

« Il faut démythifier le profil des gens intéressés par la tech. On n’est pas tous des petits jeunes maigrichons confinés derrière leurs écrans, des “Mark Zuckerberg”, dit Camille Paiement, une jeune dans la vingtaine. « Moi je suis une femme, je suis noire, j’étais vraiment pas une étudiante “A”, mais j’ai pu faire ma place en y amenant mon expérience passée. »

L’ex-athlète, qui a étudié et s’est entraînée au sprint pendant quatre ans grâce à une bourse décochée dans une université américaine, veut développer sa propre application après s’être frottée à la psychologie et au design de l’expérience-utilisateur à New York. « J’aimerais créer une plateforme pour promouvoir l’achat de produits bios et locaux où les utilisateurs pourront amasser des points. Si on veut changer les comportements et faire plus pour l’environnement, récompenser l’achat local fait partie de la solution », pense-t-elle.

Professeure en design textile au cégep du Vieux-Montréal, Vicky André, à 43 ans, a elle aussi déjà toute une feuille de route derrière elle. Formée aux arts visuels en France, elle a butiné dans les domaines de la mode et des accessoires avant de bifurquer vers le design de tissus. En voulant lancer son premier catalogue en ligne pour ses clients, elle s’est heurtée à un mur avec le développeur. « J’ai choisi de le faire moi-même et, pour ça, il fallait que je plonge dans la programmation. La technologie, c’est un moyen, l’idée artistique reste au coeur de la démarche. La technologie permet juste d’explorer d’autres possibilités. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Du groupe, 60% sont des femmes.

À l’image de leurs élèves, les professeurs du Wagon, comme Stéphane, ont aussi roulé leur bosse dans d’autres domaines avant de craquer pour le code et de passer à travers l’expérience du « boot camp ». « J’ai eu sept vies avant de venir ici, notamment comme massothérapeute. Le côté humain et collaboratif, la communauté répartie dans 30 pays, ç’a été un réel plus pour moi. »

L’expérience collective des milliers de diplômés du Wagon sert en effet à nourrir les étudiants, qui ont un libre accès à leurs conseils et aux 1300 applications développées en cours de formation un peu partout dans le monde. À Paris, seulement, cette petite école du code a donné naissance à plus de 100 start-up, certaines plus atypiques que d’autres, à l’image de la diversité de ses élèves.

Notamment celle de Fiona, une Française créatrice d’une marque de tampons 100 % bios et écologiques, scandalisée « que la composition des protections féminines [soit] à peu près aussi peu encadrée que celle du papier toilette ». « On avait tout pour ne pas [être] sexy aux yeux des investisseurs : […] un produit de consommation courante, que la majorité des investisseurs [hommes] n’utilisent pas, dirigée par une femme de moins de 30 ans, dont c’est la première entreprise ! » Un peu de code, beaucoup de créativité et 20 000 euros plus tard, les tampons bio My Holy étaient nés.

« Je crois que les femmes, ou toute autre personne qui se perçoit comme ayant des barrières pour devenir développeur ou mieux comprendre le milieu de la programmation, peuvent le faire. C’est très créatif et simplement logique. Notre plus jeune élève avait 18 ans, notre doyen, 60 ans. Peu importe d’où on vient, ça s’apprend. »