Le double enjeu de la parité

Isabelle Delorme Collaboration spéciale
Au milieu des années 1980, avant son doctorat à l’INRS, Monique Bernier a occupé le poste de scientifique de l’environnement au Centre canadien de télédétection, à Ottawa.
Ressources naturelles Canada Au milieu des années 1980, avant son doctorat à l’INRS, Monique Bernier a occupé le poste de scientifique de l’environnement au Centre canadien de télédétection, à Ottawa.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche universitaire

Marie Curie a beau fairerêver bon nombre de petites filles, l’enjeu de la place des femmes en science demeure et il est double. Non seulement elles sont sous-représentées dans les laboratoires, mais le sexe et le genre ont longtemps été ignorés dans les travaux de recherche, ce qui a conduit à des résultats inadaptés aux femmes.

Au Canada, seulement 20 % des employés en sciences, en technologie, en ingénierie et en mathématiques sont des femmes. Le plafond de verre reste épais en recherche scientifique, où celles-ci accèdent moins aux postes prestigieux, sont moins invitées comme conférencières dans des rencontres internationales et reçoivent moins de prix.

Dans une étude publiée par la revue The Lancet en février 2019, Holly Witteman, professeure au Département de médecine familiale et de médecine d’urgence de l’Université Laval, a mis en lumière une différence flagrante entre les hommes et les femmes dans l’attribution des subventions par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). « Nous avons constaté que les demandes de subvention des femmes étaient jugées de qualité égale à celles des hommes lorsque les examinateurs évaluaient la recherche. Mais lorsque les évaluations mettaient l’accent sur la qualité ou le calibre du scientifique, les hommes étaient jugés meilleurs que les femmes », explique la chercheuse. Dans cette deuxième méthode, abandonnée depuis par les IRSC, le taux de succès des femmes était de 8,8 % contre 12,7 % pour les hommes.

Monique Bernier est la première femme à avoir intégré le corps professoral du Centre Eau à l’INRS, en 1993 (aujourd’hui le Centre Eau, Terre, Environnement). « J’ai participé à plusieurs comités d’embauche au cours de ma carrière, et il y avait souvent peu de femmes candidates », déplore l’experte en télédétection. La parité est encore loin d’être atteinte dans son centre de l’INRS, où le ratio de professeures femmes est de 6 sur 36. Mais la chercheuse estime que l’évolution va dans le bon sens : « Nous avons autant de femmes que d’hommes étudiants et doctorants, se réjouit-elle. Je pense que les congés de paternité et de maternité aident beaucoup aujourd’hui pour étudier plus longtemps. »

Combattre les stéréotypes àl’école, mettre en avant des modèles féminins et sensibiliser l’ensemble des acteurs concernés aux préjugés inconscients, figurent parmi les pistes régulièrement évoquées pour rejoindre la parité.

Sexistes, les travaux de recherche ?

Cara Tannenbaum est professeure aux facultés de médecine et de pharmacie à l’Université de Montréal et directrice scientifique de l’Institut de la santé des femmes et des hommes des IRSC. Elle a coécrit en novembre dernier un article dans la revue scientifique Nature sur la prise en compte du sexe et du genre dans les travaux de recherche. Elle en explique l’enjeu.

« Cette prise en compte permet de ne pas rater des données importantes qui peuvent causer du tort, souligne la chercheuse. Certains médicaments ont par exemple été développés sur des animaux mâles, testés sur des êtres humains mâles et mis sur le marché. Aux États-Unis, le gouvernement a retiré dix médicaments des étals entre 1997 et 2000. On s’est rendu compte que huit de ces dix médicaments causaient des décès seulement chez les femmes. »

Le corps féminin stocke davantage certains médicaments. « Nous avons plus de matières grasses dans notre corps, explique Cara Tannenbaum, et les somnifères, par exemple, vont s’y accumuler. Par ailleurs, les reins des femmes sont plus petits, et l’élimination des médicaments sera plus lente. »

D’où la nécessité d’adapter parfois les dosages pour les femmes, qui rapportent plus d’effets secondaires que les hommes, d’après la chercheuse.

Mais il n’y a pas que dans le domaine médical que le sexe et le genre doivent être pris en compte. « Les tests de sécurité de voiture sont aussi un exemple très pertinent, explique la professeure Tannenbaum. Les femmes sont plus petites, leurs hanches sont plus larges et elles peuvent être enceintes. Tout cela n’a pas été pris en compte par les études qui ont été faites il y a des années par des ingénieurs majoritairement hommes. De ce fait, les femmes sont plus à risque de blessures en cas d’accident. »

Il a par ailleurs été démontré que, lorsque les signataires-clés des études sont des femmes, les différences sexuelles sont davantage prises en compte. D’où la nécessité de voir entrer plus de femmes dans les laboratoires de recherche. La boucle est bouclée.