Corps à corps avec la mort

Le test d’ADN est la méthode la plus incontestable pour identifier un corps, mais il s’agit aussi du moyen le plus dispendieux et qui prend le plus de temps à exécuter. Il est donc bien souvent utilisé qu’en dernier recours.
Photo: iStock Le test d’ADN est la méthode la plus incontestable pour identifier un corps, mais il s’agit aussi du moyen le plus dispendieux et qui prend le plus de temps à exécuter. Il est donc bien souvent utilisé qu’en dernier recours.

Le Dr Yann Dazé, pathologiste judiciaire, explique comment se fait l’identification des corps et des fragments de corps après un désastre de masse comme le récent écrasement d’avion qui a fait 176 morts en Iran. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

En quoi consiste votre travail ?

Je fais des autopsies médicolégales ordonnées pour la bonne administration de la justice. Je travaille au Laboratoire de sciences judiciaires, à Montréal, une unité autonome de services au sein du ministère de la Sécurité publique. La SQ est un de nos clients, comme d’autres corps de police ou le bureau du coroner. Je suis un des quatre pathologistes judiciaires du Québec. Je pratique depuis près de dix ans.

Que cherchez-vous en pratiquant une autopsie ?

Généralement, l’autopsie sert à déterminer la cause du décès. Ou à la confirmer quand elle est fortement suspectée. L’autopsie peut servir à déterminer les circonstances du décès (suicide ou accident par exemple) ou à prélever des preuves pour aider à documenter l’enquête policière. Parfois, l’autopsie aide à l’identification d’un corps. Au Québec, confirmer l’identité d’une personne décédée relève du coroner.

Les tragédies de Lac-Mégantic et de L’Isle-Verte ont utilisé vos services pour identifier des corps et les fragments de corps. Comment avez-vous travaillé dans ces deux cas ?

On parle de petits et de grands désastres de masse pour désigner des événements qui font deux ou trois victimes et plus. Il y avait plus de 40 victimes à Mégantic en 2013 et un peu plus d’une trentaine à L’Isle-Verte en 2014. Le coroner nous a demandé des autopsies principalement pour les identifier, les causes des décès dans des incendies étant assez fortement suspectées. Il a fallu récupérer puis analyser du sang, des muscles, des os.

Quelles techniques sont utilisées dans de tels cas ?

Pour identifier quelqu’un, on peut utiliser des procédés classés dans deux grandes catégories : les procédés non scientifiques et les procédés scientifiques. Les premiers ne relèvent pas d’un expert. Par exemple si on fait appel à un proche pour reconnaître visuellement une victime. Le procédé non scientifique est toujours le plus simple et le plus rapide. Dans les cas de désastre de masse, on ne procède pas ainsi et on fait appel aux techniques scientifiques.

Lesquelles précisément ?

Les procédés scientifiques utilisent différents moyens : les empreintes digitales (mais ça prend des doigts d’une personne fichée) ou les radiographies (par exemple pour étudier les sinus et leur formation unique, mais c’est une technique rare). On peut aussi utiliser tous les appareils chirurgicaux implantés dans le corps. À L’Isle-Verte, ce moyen a beaucoup servi parce que les personnes âgées décédées avaient des prothèses, des pacemakers, etc., avec des numéros de série. Les deux dernières techniques utilisent les dents et l’ADN. L’odontologie judiciaire compare la dentition de la victime au dossier de référence du dentiste. Au laboratoire, on travaille avec cinq dentistes. C’est fiable et rapide. L’ADN compare l’échantillon prélevé avec des traces laissées sur une brosse à dents ou à cheveux ou avec l’ADN de proches parents. C’est la méthode la plus incontestable, mais aussi la plus dispendieuse et qui prend le plus de temps.

Comment travaillent les scientifiques après un écrasement d’avion ?

Dans un désastre de masse, la bonne pratique veut en fait qu’on utilise deux techniques d’identification pour chaque corps ou portion de corps. Quand c’est possible évidemment. Si on retrouve une tête, on teste donc l’ADN et on examine les dents. Si on trouve une portion de membre, on peut se référer à un tatouage. Pour un tronc, il y aura peut-être une prothèse. La fragmentation des corps pose un problème particulier. L’incendie qui suit un écrasement en pose un autre. Des portions de corps peuvent être consumées presque entièrement jusqu’à limiter les analyses par ADN. On peut faire cette analyse du code génétique sur du sang, des tissus mous, des os même, mais pas sur des os blanchis par le feu. À Mégantic nous avons récupéré des os sur lesquels on ne trouvait pas d’ADN.

Quelles sont les exigences scientifiques pour la récupération des corps et des fragments de corps ?

Dans le cas où les corps sont très fragmentés, il faut se poser la question de la taille des fragments à récupérer. Avec un corps complet ou de gros morceaux, ça va, on peut travailler. Mais faut-il récupérer de petits fragments de muscles, de peau, d’os ? Après l’écroulement des tours du World Trade Center, il a fallu des années pour analyser de minuscules fragments de corps pulvérisés. Dans une tragédie, il y a beaucoup de pression pour aller vite et procéder rapidement à l’identification des corps. Si on va trop vite, on risque de se tromper. Dans mon métier, il faut se dépêcher en allant lentement.

Comment ce travail de collecte et d’analyse affecte-t-il ceux qui le font ?

Avec le temps, la formation et l’accompagnement du personnel se sont beaucoup améliorés. Les autorités sont plus sensibles aux impacts psychologiques. Il y a des séances de débriefing avant, pendant et après le travail. Les policiers comme les employés de notre laboratoire peuvent consulter des psychologues. Notre formation et notre expérience nous blindent aussi. Nous avons un travail très précis, très pointu à faire et nous sommes généralement très concentrés. Un pathologiste travaille avec la mort. C’est ce qu’il fait avec sa vie.

À la longue, vous manipulez les corps et les fragments comme des objets ou une compassion accompagne toujours votre travail ?

La réponse, c’est oui aux deux propositions. On finit par s’habituer, mais on ne traite jamais les corps et les fragments comme de simples objets. En première instance, pendant une autopsie, je me concentre sur mon travail. En arrière-plan, j’ai tout de même toujours à l’esprit que ce corps était une personne, avec une famille, des proches. Je fais ce travail pour le coroner, la justice, la société, mais pour les familles d’abord et avant tout.