Une lauréate d’un Nobel rétracte un de ses articles

La lauréate du prix Nobel de chimie en 2018, l’Américaine Frances Arnold, professeur au California Institute of Technology
Photo: Damian Dovarganes Associated Press La lauréate du prix Nobel de chimie en 2018, l’Américaine Frances Arnold, professeur au California Institute of Technology

La lauréate du prix Nobel de chimie en 2018, l’Américaine Frances Arnold a dû rétracter un article qu’elle avait publié en mai 2019 dans la revue Science avec deux de ses étudiants parce qu’il a été impossible de reproduire les résultats exposés dans cette publication. Elle s’en est excusée sur Twitter il y a quelques jours.

Cet événement, qui a été largement médiatisé, est loin d’être unique en son genre, bien au contraire. Il souligne l’énorme pression à publier le plus vite possible que subissent les chercheurs, et qui mine la qualité de la recherche scientifique.

Le 2 janvier dernier, la revue Science annonçait la rétractation de cet article sur la synthèse enzymatique de la bêta-lactame, une classe d’antibiotiques, publié par Frances Arnold, professeur au California Institute of Technology, et deux de ses étudiants.

On expliquait que cette rétractation était due au fait que les résultats publiés dans l’article n’avaient pu être reproduits et que des données brutes de certaines expériences ne figuraient pas dans le carnet de laboratoire.

Le même jour, Mme Arnold, la responsable de l’étude, faisait son mea culpa sur Twitter en ces mots : « Il est pénible de l’admettre, mais important de le faire. Je m’excuse auprès de tous. J’étais assez occupée quand cet article a été soumis et n’ai pas fait mon travail correctement ».

Plusieurs chercheurs ont salué sa franchise et son honnêteté.

Selon Yves Gingras, sociologue des sciences à l’UQAM, ce qui arrive à Mme Arnold « n’a rien de surprenant. Cette situation est fréquente, mais elle est médiatisée parce qu’il s’agit d’une lauréate du prix Nobel.

Événement typique

Cet événement est typique de la pression de publication. Il s’agit d’un exemple supplémentaire de la pression à publier rapidement qui prévaut dans les grands laboratoires et du manque de contrôle des directeurs de laboratoire sur ce qui se fait dans leur laboratoire.

Quand il s’agit d’un résultat important, par peur de se faire doubler, on publie tout de suite sans avoir pris la peine de répéter l’expérience quelques fois par des personnes différentes [afin de confirmer les résultats] », explique-t-il.

Je m’excuse auprès de tous. J’étais assez occupée quand cet article a été soumis et n’ai pas fait mon travail correctement.

 

« Le fait qu’elle a eu l’intelligence de réagir assez rapidement et d’admettre son erreur lui permet de stopper la controverse. Ce sont probablement ses étudiants qui, en voulant poursuivre la recherche sur le même sujet, se sont aperçus qu’il était impossible de reproduire les résultats qui ont été publiés », précise-t-il.

Selon lui, cette rétractation n’entache en rien la valeur du prix Nobel qu’elle a reçu et partagé avec le Britannique Gregory Winter et l’Américain George Smith. Ce prix distinguait « un travail très original qui s’inspirait du principe de la sélection naturelle pour créer de nouvelles enzymes ».

Mais « c’est clair que la renommée de Mme Arnold a dû influencer la décision de la revue d’accepter la publication de son article. Même si les revues le nient, il y a un biais en faveur des chercheurs connus. C’est ce qu’on appelle, en sociologie des sciences, l’effet Matthieu », selon lequel les scientifiques et les établissements d’enseignement supérieur les plus reconnus tendent à entretenir leur domination dans le monde de la recherche.

Les rétractations se sont grandement accrues depuis les années 1990 et la plupart du temps elles sont attribuables à un problème de reproductibilité des résultats. Avant que les rétractations aient lieu, ces articles représentent autant de fausses pistes qui peuvent être empruntées par d’autres chercheurs qui perdent ainsi leur temps, « et de l’argent », ajoute M. Gingras.

« Ce sont les compagnies pharmaceutiques qui ont tiré la sonnette d’alarme sur la reproductibilité des données, car elles investissent des sommes importantes pour mettre au point un médicament à partir de découvertes qui sont publiées dans des articles scientifiques. Et si ces découvertes ne sont pas reproductibles, elles perdent beaucoup d’argent.

« L’histoire de Mme Arnold est « une bonne leçon pour nous inciter à ralentir la science plutôt qu’à l’accélérer comme cela se passe actuellement », fait-il remarquer.