Parole de singe

Alors que l’humain varie la hauteur de sa voix sur une octave quand il parle, les babouins le font sur cinq octaves.
Photo: Hassan Ammar Associated Press Alors que l’humain varie la hauteur de sa voix sur une octave quand il parle, les babouins le font sur cinq octaves.

Contrairement à ce qu’on croyait jusqu’ici, la parole serait apparue bien avant Homo sapiens, soit il y a plus de 27 millions d’années, démontre une équipe de chercheurs dans la revue Science Advances.

Une équipe pluridisciplinaire de chercheurs français, québécois et états-uniens remet en question le moment où aurait émergé la parole et affirme du coup que celle-ci ne serait pas l’apanage d’Homo sapiens. Grâce à des études en anthropologie, en primatologie, en phonétique et en acoustique, cette équipe bat en brèche la théorie dominante affirmant que la descente du larynx chez Homo sapiens serait ce qui l’aurait doté de la capacité de parler.

Jusqu’à récemment, la communauté scientifique accordait une grande crédibilité à cette théorie énoncée entre 1969 et 1971 par le chercheur américain Philip Lieberman. Selon cette théorie, la parole serait apparue chez Homo sapiens en raison de l’anatomie particulière de son conduit vocal qui diffère de celle des singes. Chez l’homme moderne, le larynx est en effet situé plus bas par rapport aux vertèbres cervicales que chez les singes. La descente du larynx chez l’humain fait en sorte que le pharynx, qui est situé au-dessus, est plus long, contribuant ainsi à former un conduit vocal plus étendu qui, selon Lieberman, permet de produire les trois voyelles [i], [a] et [u] — comme dans les mots lit, pas et fou — qui sont présentes dans presque toutes les langues humaines. Ces trois voyelles sont les plus différenciées, c’est-à-dire qu’elles sont les plus éloignées les unes des autres sur les plans acoustique et perceptif.

Par contre, le petit pharynx dont sont dotés les singes en raison de la position élevée de leur larynx constitue un handicap anatomique qui les empêche de produire des voyelles différenciées, affirmait Lieberman.

« Il est beaucoup plus difficile de produire des voyelles que des consonnes, car pour prononcer des voyelles, il faut positionner sa langue très précisément. Or, la parole n’est possible que si on peut prononcer des voyelles », précise d’entrée de jeu Louis-Jean Boë, chercheur en sciences de la parole à l’Université de Grenoble Alpes.

Pour donner du poids à sa théorie, Lieberman avait également fait remarquer que les bébés humains, dont le larynx est très élevé, n’arrivent pas à prononcer les trois voyelles avant d’atteindre un certain âge. Ses collaborateurs avaient aussi examiné le crâne et les vertèbres fossiles d’un Homme de Néandertal et en avaient conclu qu’il avait un petit pharynx et donc qu’il ne parlait pas.

La théorie de Lieberman s’est alors répandue comme une traînée de poudre. Et toute la communauté scientifique l’a acceptée et adoptée, d’autant qu’elle permettait d’expliquer pourquoi les deux chimpanzés qui avaient été élevés (l’un en 1933 et l’autre en 1952) au sein de deux familles américaines, qui avaient chacune un enfant du même âge que le chimpanzé, n’avaient jamais réussi à apprendre à parler. L’un d’eux avait tout juste appris à prononcer approximativement cinq mots qu’il n’utilisait pas toujours à bon escient.

En s’associant à des spécialistes de diverses disciplines, Louis-Jean Boë a démonté chacun des arguments avancés par Lieberman. Et les démonstrations qu’il a accumulées au cours des dernières décennies font l’objet d’un article qui a été publié le 11 décembre dernier dans Science Advances.

 
 

Dans un premier temps, Louis-Jean Boë s’est associé à l’anthropologue Jean-Louis Heim de l’Institut de paléontologie humaine de Paris. Ensemble, ils ont montré que « l’os hyoïde de Néandertal est pareil à celui d’Homo sapiens ». L’os hyoïde, qui est situé à l’avant du cou, sert de point d’attache à la langue et aux muscles du cou, qui relèvent et abaissent le larynx lors de la déglutition, de la parole et de la respiration.

Ils ont également observé que les vertèbres cervicales du cou de Néandertal ont exactement les mêmes dimensions que celles de l’humain. « Étant donné que Néandertal avait les mêmes vertèbres cervicales, la même base du crâne et le même os hyoïde qu’Homo sapiens, il n’y a donc aucune raison qu’il ait un larynx très haut. La reconstitution du conduit vocal qu’avait fait Lieberman de l’Homme de Néandertal était donc fausse. On ne sait pas si Néandertal parlait, mais la démonstration de Lieberman affirmant qu’il était empêché de parler à cause de la position de son larynx est fausse », fait remarquer M. Boë, avant d’ajouter que « Néandertal a eu des échanges importants avec les Homo sapiens puisqu’il y a eu interfécondation. Ils devaient partager les mêmes terrains de chasse. On imagine donc qu’ils se parlaient. Mais ce sont des hypothèses ».

 
 

Dans un deuxième temps, dans le cadre du doctorat qu’elle faisait avec M. Boë il y a 20 ans, la Québécoise Lucie Ménard a simulé à l’aide de petits modèles informatiques la forme du conduit vocal du jeune bébé humain, qui ressemble beaucoup à celui des singes. « Le jeune bébé n’a pas de cou, son larynx est donc très haut, mais il descend au cours de la croissance », précise Mme Ménard, qui est aujourd’hui professeure au Département de linguistique de l’UQAM,

À l’aide de cette simulation, Mme Ménard a pu vérifier si le conduit vocal d’un bébé humain pourrait produire des voyelles si on le dotait d’un cerveau d’adulte. Elle a ainsi découvert qu’un tel conduit vocal avec un larynx très haut peut générer des voyelles bien différenciées.

« Ce n’est donc pas l’anatomie du conduit vocal, soit le fait que le larynx du bébé est plus haut, qui empêche celui-ci de prononcer des voyelles, mais plutôt le fait que son cerveau ne lui permet pas de contrôler ses articulateurs, de contrôler sa langue et ses lèvres, car les connexions nerveuses ne sont pas encore assez développées », explique Mme Ménard.

« Nous avons ainsi montré que la position du larynx n’avait pas d’importance et que Lieberman s’est trompé. C’est plutôt la capacité de faire des mouvements de la langue, de la mandibule et surtout des lèvres qui compte », ajoute M. Boë.

« Quand nous parlons, nous modifions la forme du conduit vocal en déplaçant la langue et les lèvres. Nous façonnons ainsi des cavités acoustiques [de différentes formes], à travers lesquelles se propage le son généré par la vibration des cordes vocales, laquelle est provoquée par l’air chassé par les poumons à travers elles. » Chaque forme particulière de la cavité acoustique transforme l’onde sonore en son différent, explique-t-il.

 
 

Dans un troisième temps, Louis-Jean Boë a travaillé avec des primatologues dans le but d’étudier les vocalisations des singes, que Lieberman croyait incapables de produire des voyelles différenciées en raison de la position élevée de leur larynx. Les enregistrements de babouins en semi-liberté qu’ils ont faits leur ont révélé que ces singes émettent des vocalisations dans des situations précises où ils attendent une réaction de leurs congénères. « Il s’agit donc d’une vraie communication, car ils associent les mouvements de leur conduit vocal et les sons qui en résultent à une situation. S’ils voient un serpent ou un léopard, les singes Gélada, par exemple, feront des vocalisations d’alerte pour signifier qu’il y a un danger », indique M. Boë.

Alors que l’humain varie la hauteur de sa voix sur une octave quand il parle, les babouins le font sur cinq octaves. « Leur étendue vocale est cinq fois plus grande que celle des humains. Du coup, les singes émettent des sons que nous n’avons pas du tout l’habitude d’entendre. Il nous a donc fallu les analyser par du traitement de signal pour les rendre comparables à ceux émis par les humains », explique M. Boë. Ce traitement, qu’on appelle une normalisation, a permis aux chercheurs de constater que les babouins peuvent très bien produire des voyelles différenciées.

« Comme nous ne disposons d’enregistrements sonores que depuis 1860, il nous est impossible de trouver des sons fossiles [qui permettraient de dater l’émergence de la parole]. Toutefois, nous avons considéré que les singes actuels produisent des sons fossiles, car l’étude de crânes fossiles de singes nous a montré qu’ils ont exactement la même tête depuis très longtemps. On peut donc supposer qu’il y a 27 millions d’années, au moment où la branche Homo s’est différenciée des singes de l’Ancien Monde [des cercopithécidés qui comprennent les babouins et les macaques], ceux-ci produisaient les mêmes vocalisations que les babouins d’aujourd’hui. Ces vocalisations qu’on peut considérer comme des fossiles nous éclairent sur le moment où le conduit vocal a commencé à être utilisé autrement que pour respirer, mâcher, sucer et déglutir », fait valoir M. Boë.

Au départ, les poumons servaient uniquement à respirer et les cordes vocales, strictement à boucher la trachée quand on avale, rappelle-t-il. Puis, la parole a émergé quand l’individu « s’est aperçu qu’il pouvait commander ses poumons, sa langue et ses cordes vocales pour produire des sons qu’il va associer à des situations précises, puis à des mots désignant des choses ».

« La parole apparaît quand l’individu arrive à avoir un bon contrôle de la langue, des lèvres et de la mandibule pour produire des sons différenciés. Tout repose sur l’habileté avec laquelle on manipule nos articulateurs. Évidemment, tout ça se passe dans le cerveau. Il ne faut pas croire que la parole est une question de tuyau [comme le croyait Lieberman]. C’est plutôt une question de cerveau parce que, déplacer sa langue pour parler, c’est de la cognition, de la cognition de bas niveau », dit-il.

Les arguments de Boë et de ses collègues réussiront fort probablement à enterrer pour de bon la théorie de la descente du larynx de Lieberman.