Arachides, oeufs, poisson, pourquoi priver bébé?

Le niveau de prédisposition des nourrissons à devenir allergique a été estimé en se basant sur la présence ou non d’eczéma sur leur peau et sur un test cutané.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le niveau de prédisposition des nourrissons à devenir allergique a été estimé en se basant sur la présence ou non d’eczéma sur leur peau et sur un test cutané.

Alors qu’on a longtemps recommandé aux parents de ne pas donner d’aliments allergènes à leurs enfants durant les premières années de vie afin de prévenir les réactions allergiques, des études récentes, dont l’une était publiée hier, ont montré que l’approche contraire, soit celle d’introduire les aliments allergènes le plus tôt possible, diminue le risque de développer des allergies alimentaires.

Dans une série de papiers publiés mercredi dans le Journal of Allergy and Clinical Immunology, une équipe du King’s College London au Royaume-Uni rend compte des résultats d’une vaste étude clinique, dénommée EAT (Enquiring about Tolerance), ayant porté sur 1300 enfants, dont la moitié ont commencé à recevoir des arachides, des oeufs, du lait de vache, du sésame et de la morue, dès l’âge de trois mois, tandis que l’autre moitié a été nourrie exclusivement au sein jusqu’à six mois. Le niveau de prédisposition des nourrissons à devenir allergique a été estimé en se basant sur la présence ou non d’eczéma sur leur peau et sur un test cutané révélant si le bébé était déjà sensibilisé à un allergène.

Les chercheurs ont observé que l’introduction dès l’âge de trois mois d’aliments allergènes dans la diète des nourrissons qui étaient déjà fortement prédisposés à souffrir d’une allergie alimentaire réduisait significativement leur risque de développer une telle allergie. Notamment, parmi les enfants qui étaient déjà sensibilisés aux oeufs à l’âge de trois mois — comme en témoignait la présence d’anticorps contre cet aliment dans leur sang —, seulement 20 % de ceux qui avaient reçu des oeufs à partir de trois mois ont développé plus tard une allergie à cet aliment, comparativement à 48,6 % de ceux qui n’avaient ingéré que du lait maternel. De même, parmi les bébés déjà sensibilisés aux arachides, 14,3 % de ceux qui avaient reçu des allergènes dès le début de l’étude ont développé une allergie à ces légumineuses, comparativement à 33,3 % des poupons nourris uniquement au sein.

Les chercheurs font remarquer que la diminution du risque d’allergie est apparue significative même si un bon nombre de parents n’ont pas suivi le protocole assidûment.

Tout aussi important est le fait que l’introduction d’aliments allergènes chez les enfants sans risque particulier d’allergies n’a pas augmenté ce risque.

Selon l’allergologue Moshe Ben-Shoshan de l’Hôpital de Montréal pour enfants, cette étude confirme que ce qui était déjà connu pour les arachides depuis 2015 est aussi vrai pour les oeufs. Elle révèle aussi que l’introduction des allergènes peut débuter dès l’âge de trois mois, alors qu’on recommandait de commencer les arachides entre 4 et 6 mois.

« Les études montrent que plus on introduit tôt les aliments allergènes, plus on prévient le développement des allergies. Mais en pratique, faire manger du solide à des nourrissons de trois mois n’est pas réalisable chez tous les enfants. De plus, l’introduction précoce des allergènes n’est pas non plus une garantie absolue que l’enfant ne sera pas allergique », prévient l’allergologue-immunologue Philippe Bégin, du CHU Sainte-Justine.

« Cette étude renforce toutefois le message qu’il ne faut pas retarder l’introduction des aliments allergènes, qu’il vaut mieux le faire le plus tôt possible lorsque l’enfant peut accepter les aliments solides. Habituellement, les bébés le peuvent entre quatre et six mois », ajoute-t-il.

« Au début des années 2000, on recommandait de reporter l’introduction de tous les aliments allergéniques (principalement les arachides jusqu’à trois ans et les poissons jusqu’à deux ans) pour prévenir l’allergie parce qu’on savait que la très petite enfance est le moment critique où se développent les allergies, raconte le Dr Bégin. Mais les enfants étaient quand même exposés aux arachides dans leur environnement si d’autres personnes autour d’eux en mangeaient. Or, cette exposition par la peau s’avère pire que l’ingestion, car le corps interprète alors l’aliment comme un dangereux parasite, alors que, par défaut, le corps interprète ce que l’on mange comme inoffensif. Quand on a réalisé ça, on a changé notre façon de voir les choses et on a compris qu’il fallait introduire l’allergène par la bouche avant que l’enfant à risque d’allergies se sensibilise par la peau. »

Et en 2015, la publication de l’étude LEAP a montré que l’introduction d’arachides entre l’âge de 4 et 11 mois protégeait contre l’émergence d’allergie. « La publication de cette étude a été le moment où nous avons commencé à recommander d’introduire les arachides précocement, dès que l’enfant est prêt, et ce, surtout s’il est jugé à risque de devenir allergique. La nouvelle étude confirme le même phénomène pour les oeufs. Et on peut imaginer que c’est également vrai pour les autres aliments », avance le Dr Bégin.

1 commentaire
  • Jacqueline Rioux - Abonnée 5 décembre 2019 11 h 31

    Dans le lait maternel?

    L'article ne mentionne pas si les mères qui allaitaient devaient aussi se priver des aliments allergènes. Je trouve pourtant qu'il s'agit d'un point important. Quand j'allaitais, je me souviens qu'on me disait de faire attention à ce que je mangeais parce que ça passait dans le lait, même le goût pouvait être modifié, par exemple par les aliments de la famille des choux. Par conséquent, le lait de la mère qui mange des aliments allergènes ne pourrait-il pas tout aussi bien prémunir l'enfant contre les allergies?