L’IA à la conquête du rire

Catherine Martellini Collaboration spéciale
L’idée consistait à décortiquer le rire, sans l’humour, c’est-à-dire dans son unique dimension sonore, pour en «construire» un nouveau.
Photo: Mathieu Labrecque L’idée consistait à décortiquer le rire, sans l’humour, c’est-à-dire dans son unique dimension sonore, pour en «construire» un nouveau.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le rire est-il typiquement humain ou peut-on apprendre à une machine à en produire un unique, inspiré de milliers de rires qu’elle aurait captés dans l’espace public ? C’est la proposition de trois artistes dans le cadre d’une résidence en recherche-création et intelligence artificielle (IA) ; deux univers qui ont rarement l’occasion de se mélanger.

Le projet L’éclat du rire de l’auteur et artiste en multimédia Étienne Paquette, de la conceptrice multidisciplinaire et scénographe Mélanie Crespin et de la clown et créatrice de spectacles de rue Muriel de Zangroniz a interpellé le jury de cette résidence inusitée, créée par l’Office national du film du Canada (ONF), le Partenariat du Quartier des spectacles (PQDS), Element AI et le Conseil des arts de Montréal (CAM).

L’idée consistait à décortiquer le rire, sans l’humour, c’est-à-dire dans son unique dimension sonore, pour en « construire » un nouveau.

Photo: Étienne Paquette La clown Muriel de Zagroniz enregistre des rires.

« Ce qu’on imaginait au départ, c’était l’enregistrement dans l’espace public du rire d’un passant, qui serait retransmis en une sorte d’écho réinterprétée par l’IA, ou, encore, une variation puisée de la banque de rires qui a servi à l’alimenter », explique l’artiste Étienne Paquette.

Pour y arriver, le trio a été accompagné, pendant six mois, d’experts en intelligence artificielle d’Element AI, une entreprise montréalaise qui fournit des solutions en IA partout dans le monde. Ceux-ci devaient d’abord « entraîner » une intelligence artificielle à rire. Mais recueillir des rires ne s’est pas révélé une mince tâche.

« On s’est rapidement aperçu que la collecte de rires “à la main” n’était pas très efficace, admet Étienne Paquette. Dans le domaine du son, l’obtention d’une base de données assez complète pour nourrir la machine ne se mesure pas en nombre d’échantillons, mais plutôt en durée. »

Il fallait donc capturer des éclats de rire assez longs et variés, une tâche qui exigeait énormément de temps. L’équipe a ainsi choisi de piger dans des banques utilisées au cinéma pour son échantillonnage initial.

L’inévitable évolution d’une recherche

En art comme en recherche scientifique, il faut être ouvert à ce que ses hypothèses de base bifurquent en cours de route selon les découvertes et les embûches. Ce projet en est un bel exemple.

Pour continuer d’avancer malgré des difficultés techniques liées à la création du système d’IA, les artistes ont scindé le plan en trois volets. Le premier volet de programmation est pris en charge principalement par Element AI et consiste à l’apprentissage de la machine.

Le deuxième volet est consacré à la création d’une plateforme Web, qui est en voie d’être finalisée avec Folklore, une agence numérique qui s’est récemment associée au magazine Urbania.

« Le site Web fera office, d’une part, d’outil pour enregistrer des rires et, d’autre part, de lieu d’écoute de différents rires, qui seront géolocalisés sur une carte du monde pour identifier leur provenance », explique l’artiste en multimédia, qui a également créé l’œuvre Instrument à vent, présenté l’an dernier dans le Quartier des spectacles.

Outre cette dimension expérientielle, la plateforme en ligne sera utilisée à des fins promotionnelles et permettra de faire durer le projet dans le temps, après la fin de la résidence.

Rira bien qui rira le dernier

Le troisième et ultime volet consiste à obtenir ce que l’équipe appelle le « rire universel », soit une synthèse vocale de tous les échantillons recueillis par l’IA.

« Si l’IA a appris de 100 rires, le rire universel qu’elle produira ne consiste pas en la compression de tous ces sons ensemble, ou encore, de la simple addition de tous ceux-ci, illustre Étienne Paquette. C’est vraiment un 101e rire unique qui a appris des autres. »

Une fois ce rire obtenu, il pourra être déployé dans l’espace public en une expérience interactive qui reste à déterminer selon le résultat, de même que sur la plateforme Web.

Les artistes ont pu entendre un premier rire artificiel il y a une semaine. « Cela s’apparente davantage à une voix qui cherche à naître, comme si on entendait une voix de la lune, avec des interférences », admet l’artiste.

Le rire est actuellement considéré comme profondément culturel et humain. « Si on réussit à obtenir un résultat assez confondant, peut-être que cela viendra bousculer cette conception et révéler que ce n’était pas un élément qui nous distinguait, finalement, comme humain », émet-il comme hypothèse.

Element AI continue à améliorer le système d’intelligence artificielle. Toutefois, s’il advenait que le rire demeure dans une forme jugée insatisfaisante pour l’oreille humaine, le projet artistique n’en serait pas moins pertinent. « On jouera tout simplement avec cette version du rire dans l’œuvre interactive que l’on proposera et toute la recherche menée pourra être extrapolée dans le cadre d’autres projets », ajoute-t-il.

La plateforme Web — du moins, sa composante d’enregistrement et sa carte interactive — devrait être lancée avant Noël, tandis que le projet complet devrait aboutir d’ici quelques mois.