Le Québec, leader mondial

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
La création de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle et du numérique a été officialisée le 3 décembre à l’occasion du forum Faire face à l’IA​.
Photo: Getty Images La création de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle et du numérique a été officialisée le 3 décembre à l’occasion du forum Faire face à l’IA​.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Décembre 2018 a marqué le lancement de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle (IA) et la création de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle et du numérique (OIISIAN). Largement saluées sur la scène internationale, ces initiatives ont consolidé le rôle de leader du Québec en matière de développement éthique de l’IA.

« Le scientifique en chef, Rémi Quirion, a fait preuve d’énormément de vision dans ce dossier. Il a vraiment aidé le Québec à se positionner sur la mappemonde », souligne d’entrée de jeu Lyse Langlois, directrice générale de l’OIISIAN.

Il faut savoir que l’élaboration de la Déclaration de Montréal et la création de l’OIISIAN ont découlé du Forum sur le développement socialement responsable de l’intelligence artificielle, tenu en novembre 2017 à Montréal, lequel avait été orchestré par les Fonds de recherche du Québec en partenariat avec l’Université de Montréal.

« Pour la petite histoire, on travaillait à la préparation du Forum et j’ai soumis l’idée qu’on lance un processus de consultation pour établir un cadre éthique pour l’intelligence artificielle et que ce cadre soit élaboré à partir d’une consultation multipartite avec des citoyens », relate Marc-Antoine Dilhac, maître d’œuvre de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle et professeur d’éthique et de philosophie politique à l’Université de Montréal.

« En novembre 2017, lors du Forum, on a présenté une première ébauche qui a permis d’enclencher un processus de délibération, poursuit-il. On a ensuite tenu des consultations, principalement au Québec, mais quelques-unes en France aussi. »

Photo: Courtoisie Le caractère consultatif de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle a retenu l’attention à l’étranger, souligne Marc-Antoine Dilhac.

Parallèlement, sous l’impulsion du bureau du scientifique en chef du Québec, une journée d’échanges et de réflexion autour de la création d’un observatoire mondial sur les effets sociétaux de l’IA et du numérique a été organisée. Un appel à propositions a ensuite été lancé au printemps 2018 et la communauté scientifique s’est mobilisée pour présenter différents projets.

L’Université Laval et ses partenaires ont suggéré la création d’un observatoire offrant un espace de discussion et de réflexion pour tous les acteurs concernés par l’intelligence artificielle, son développement et son utilisation afin de permettre la maximisation des effets positifs de l’IA et la minimisation de ses effets négatifs. Modèle d’interdisciplinarité et d’intersectorialité, la proposition a obtenu l’approbation du comité d’évaluation.

La création de l’OIISIAN a été officialisée le 3 décembre à l’occasion du forum Faire face à l’IA, et la Déclaration de Montréal, qui contient dix principes et huit recommandations, a été dévoilée en grande pompe le lendemain.

« Le fait de lancer l’Observatoire et de dévoiler le lendemain la Déclaration de Montréal, ça a envoyé un signal très fort et ça a démontré qu’on avait de la vision. On s’est mis à faire l’envie de différents pays », commente Mme Langlois.

Un exemple à l’international

Depuis, sur la scène internationale, le Québec fait figure d’exemple dans la réflexion sur le développement responsable de l’IA.

« Au cours de la dernière année, la Déclaration de Montréal a beaucoup circulé, signale le professeur Dilhac. Elle a été mentionnée dans le rapport de l’OCDE et à la Commission européenne. Elle fait partie des documents de référence au Conseil de l’Europe. Elle a aussi été mentionnée comme document de référence par l’UNESCO. Elle a été classée comme le meilleur document éthique par le Berkman Klein Center à Harvard. Elle est aussi apparue dans Nature. »

Le caractère consultatif de la Déclaration a particulièrement retenu l’attention à l’étranger.

« En général, ce genre de document est rédigé par des éthiciens, des experts, qui sont réunis en comité et qui proposent un cadre. Le pari qu’on a pris avec la Déclaration, c’est qu’on pouvait faire de l’éthique en consultant des parties prenantes et la population. On a démontré qu’on pouvait amener les citoyens à coconstruire un cadre éthique », précise M. Dilhac.

Pendant qu’il assistait au Forum de Paris sur la paix en novembre dernier, le professeur a pu constater à quel point la consultation multipartite intégrant une participation citoyenne était devenue une approche prescrite.

« Tout le monde parlait de la nécessité d’inclure les citoyens dans la réflexion sur les nouvelles technologies de l’IA. Je pense que notre initiative a été pionnière en la matière », confie-t-il.

La directrice générale de l’OIISIAN a elle aussi eu maintes occasions d’observer l’engouement de la communauté internationale pour les pratiques québécoises.

« J’ai reçu plusieurs invitations pour présenter le modèle de l’Observatoire, indique-t-elle. Par exemple, le gouvernement allemand s’est montré très intéressé et une des propositions de sa stratégie en intelligence artificielle, c’est de créer un observatoire comme celui du Québec. L’Université Côte d’Azur, elle, a mis en place un observatoire calqué sur le nôtre, l’OTESIA, et nous a demandé d’être partenaires. »

Demeurer proactif et compétitif

Si le Québec s’est certes démarqué sur la scène internationale par ses récentes initiatives en matière de développement responsable de l’IA, il est loin d’être le seul joueur dans le domaine. Pour maintenir sa position de chef de file, il devra donc demeurer proactif et compétitif.

« La Déclaration, c’est un document de référence qui rend possibles d’autres processus de consultation sur l’IA, relève M. Dilhac. C’est un pas dans la bonne direction, mais on ne doit pas s’arrêter là. Dans les prochains mois, par exemple, on va essayer de travailler à l’extension d’un processus délibératif au reste du Canada. »

Il juge également que le Québec doit continuer à faire avancer le travail entamé en élargissant son champ de réflexion.

« On souhaite mettre en œuvre un mouvement participatif, consultatif, sur les droits [de la personne] à l’ère du numérique, révèle-t-il. On a fait un cadre éthique, c’est la base de la réflexion normative. Maintenant, il s’agit aussi de l’utiliser pour avancer dans notre réflexion sur les droits [de la personne]. »

Très au fait des talents de recherche dont recèle la province, Lyse Langlois estime que le Québec possède tous les atouts pour continuer à innover dans le domaine du développement responsable de l’IA. Elle craint cependant que la hauteur des investissements consentis ne freine son leadership.

« Si on veut que le Québec demeure un chef de file, il va falloir des moyens, prévient-elle. Le gouvernement [par l’entremise des Fonds de recherche du Québec] a investi 7,5 millions dans l’Observatoire, mais on est loin de rivaliser avec les mêmes budgets que nos homologues anglais, américains ou allemands. Ils disposent de ressources beaucoup plus importantes. Il faut en être conscient. »