Être infecté par la rougeole efface la mémoire du système immunitaire

En protégeant contre la rougeole, le vaccin préserve aussi la mémoire du système immunitaire, soulignent de nouvelles études.
Photo: George Frey Archives Getty Images/AFP En protégeant contre la rougeole, le vaccin préserve aussi la mémoire du système immunitaire, soulignent de nouvelles études.

Chez les personnes n’ayant pas été vaccinées contre la rougeole, non seulement le virus responsable de cette maladie cause-t-il de dangereux symptômes, mais il laisse leur corps sans défense contre les bactéries et les virus auxquels elles pourraient être exposées ultérieurement.

Deux études publiées respectivement dans les revues Science et Science Immunology montrent que le virus de la rougeole efface la mémoire que le système immunitaire avait accumulée au fil des infections contractées par la personne depuis sa naissance. Ces études soulignent aussi l’importance de la vaccination, qui non seulement prévient cette maladie grave, mais préserve aussi la protection immunitaire que la personne avait acquise contre les infections passées et rend ainsi celle-ci moins vulnérable aux virus et aux bactéries avec lesquels elle pourrait entrer en contact.

Des études épidémiologiques ayant montré que la rougeole entraînait une mortalité et morbidité accrues pendant plusieurs années suivant l’infection, des chercheurs du Howard Hughes Medical Institute et de la Harvard Medical School de Boston, ainsi que de l’University Medical Center Rotterdam se sont appliqués à déterminer et à quantifier les effets à long terme de la rougeole sur le système immunitaire. Pour ce faire, ils ont eu accès à des échantillons de sang de 77 enfants (âgés en moyenne de 9 ans) d’une communauté protestante orthodoxe des Pays-Bas qui n’avaient pas été vaccinés. Les prélèvements sanguins avaient été effectués avant que les enfants soient frappés par une épidémie de rougeole, ainsi que sept semaines après l’infection.

À l’aide d’un outil permettant de dépister les anticorps spécifiques à des milliers d’antigènes viraux et bactériens, les chercheurs ont alors remarqué que, dans les échantillons prélevés après l’infection, le « répertoire d’anticorps » avait diminué considérablement, allant jusqu’à chuter de 73 % chez certains individus, par rapport à celui d’avant l’infection. En d’autres termes, la plupart des différents types d’anticorps avaient disparu, à l’exception de ceux dirigés contre le virus de la rougeole. Par contre, aucune diminution de ce genre n’a été observée chez les enfants qui avaient reçu le vaccin contre la rougeole, la rubéole et les oreillons (RRO), et qui servaient de groupe de contrôle.

Les chercheurs ont aussi observé des résultats comparables chez quatre macaques. Cinq mois après avoir contracté la rougeole, ces derniers avaient perdu de 40 à 60 % des anticorps qui les protégeaient contre les pathogènes autres que le virus de la rougeole.

 
Des furets
 

Une équipe du Wellcome Sanger Institute de Cambridge, au Royaume-Uni, a pour sa part induit une rougeole chez des furets qui avaient été préalablement vaccinés contre la grippe. Les chercheurs ont remarqué qu’une fois l’infection surmontée, les furets avaient perdu l’immunité — les anticorps — qu’ils avaient acquise contre le virus de la grippe lors de la vaccination, et ils étaient devenus par conséquent plus susceptibles de contracter à nouveau cette infection et d’éprouver des symptômes beaucoup plus sévères. Ces observations prouvaient du coup que la rougeole pouvait effacer les effets des vaccins reçus antérieurement. Encore une fois, « ces résultats indiquent que la rougeole diminue la diversité des “lymphocytes-mémoires” qui persistent dans l’organisme après la résolution d’une maladie et, par le fait même, contribue à compromettre l’immunité acquise lors des infections et des vaccinations précédentes », soulignent les auteurs.

[Après avoir été infecté par la rougeole], il faut rebâtir toute cette mémoire immunitaire. Et les articles nous indiquent que cela prend des mois, voire des années, parce qu’il faut être réexposé à chacun des pathogènes.

« La rougeole réinitialise le système immunitaire, qui revient à un état immature. Chez certains enfants, l’effet est si grand qu’il ressemble à celui provoqué par l’administration de puissants immunosuppresseurs », affirme l’auteur principal de l’étude, Colin Russell, de l’Université d’Amsterdam.

Les auteurs des deux articles soulignent que l’introduction du vaccin contre la rougeole a entraîné une diminution de la mortalité infantile, laquelle était probablement en grande partie causée par une amnésie du système immunitaire induite par la rougeole. En raison de cette amnésie, les enfants « étaient probablement plus à risque de décéder d’autres infections que la rougeole », précise la Dre Caroline Quach, microbiologiste et infectiologue au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine.

Quand une personne contracte une infection, son système immunitaire fabrique des cellules et des anticorps qui s’attaquent aux pathogènes responsables de cette infection. Une fois qu’elle a surmonté l’infection, son organisme conserve des cellules qui ont en mémoire ces pathogènes et qui sont prêtes à se multiplier dès qu’elles rencontreront à nouveau ce genre de pathogènes, explique-t-elle.


Mémoire immunitaire
 

Ces deux études montrent que « le virus de la rougeole efface toute cette mémoire immunitaire. Une personne qui vient de faire une rougeole se retrouve à peu près comme un bébé qui n’a jamais rien vu, n’importe quelle infection peut donc devenir beaucoup plus grave, car la personne doit développer une nouvelle protection contre ce pathogène. Selon les auteurs, c’est ce qui pourrait expliquer toutes les infections secondaires qui surviennent à la suite de la rougeole, telles que des otites, des pneumonies bactériennes », explique la Dre Quach.

« La personne doit rebâtir toute cette mémoire immunitaire. Et les articles nous indiquent que cela prend des mois, voire des années à la rebâtir parce qu’il faut être réexposé à chacun des pathogènes », ajoute-t-elle.

Les auteurs des deux articles insistent donc sur le rôle vital du vaccin RRO, en rappelant que ce vaccin a permis de réduire de 80 % le nombre de cas de rougeole entre 2000 et 2017, sauvant ainsi la vie de 21,1 millions de personnes. Cependant, en raison de la recrudescence des campagnes anti-vaccin, des règles de certaines communautés religieuses s’opposant à la vaccination et de l’accès limité au vaccin dans certaines régions du monde, les cas de rougeole ont quadruplé depuis 2018, une situation pour le moins inquiétante à la vue des résultats des deux études. Ces dernières années au Québec, environ 2 % de la population n’était pas vaccinée contre la rougeole.