Un concept encore largement méconnu

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Montréal accueillera la prochaine conférence internationale de l’INGSA en septembre 2020.
Illustration: Tiffet Montréal accueillera la prochaine conférence internationale de l’INGSA en septembre 2020.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’urgence climatique, les technologies numériques ou les épidémies ne sont que quelques exemples d’enjeux colossaux nécessitant autant des actions concertées que des collaborations de recherche entre divers pays. Pourtant, la diplomatie scientifique demeure un concept encore mal connu. Entrevue avec le scientifique en chef, Rémi Quirion, à l’avant-poste de cette démarche pour le Québec.

Une délégation de l’Académie palestinienne pour la science et la technologie (PALAST) était de passage au Québec durant le dernier mois et a fait des haltes dans plusieurs établissements universitaires de la province. Cette visite n’était pas le fruit du hasard. Elle découle de la participation en mai 2017 du scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, à une mission menée par le premier ministre de l’époque, Philippe Couillard, en Israël et en Cisjordanie.

« Le premier ministre m’avait dit qu’il souhaitait qu’on développe des liens avec la Palestine, raconte Rémi Quirion. On ne commencerait pas nécessairement par des liens économiques, mais plus du côté de la science, de la recherche. » Le 23 mai 2017, les Fonds de recherche du Québec (FRQ) signaient une entente avec la PALAST pour favoriser des collaborations de recherche entre les chercheurs québécois et palestiniens, notamment à travers un programme de mobilité internationale. Les FRQ se sont ainsi engagés à inviter au Québec une soixantaine de scientifiques de Cisjordanie, de Jérusalem et de Gaza dans les quatre années suivantes. « C’est une façon pour le Québec de développer davantage de liens avec les collègues palestiniens sans trop faire de vagues. »

Cette démarche s’inscrit dans la diplomatie scientifique, un concept encore largement méconnu. Celui-ci s’apparente pourtant à celui, déjà bien intégré dans les stratégies de relations internationales, de la diplomatie culturelle. Depuis des décennies, le Québec et le Canada se servent de la littérature, de la musique ou des arts de la scène pour favoriser leur rayonnement sur la scène internationale, faciliter les rencontres à l’étranger, voire créer des contextes favorables pour faire avancer des discussions diplomatiques.

Photo: FRQ Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec

Le terme « diplomatie scientifique » est quant à lui apparu il y a à peine dix ans. En janvier 2010, un rapport produit par la Société royale de Londres et l’American Association for Advancement of Science (AAAS) a fait date. Intitulé « New Frontiers in Science Diplomacy », le document a fixé une définition de ce concept autour de trois dimensions. D’abord, il y a celle de la science en diplomatie, c’est-à-dire lorsque les politiques étrangères tiennent compte des avis scientifiques. Ensuite, celle de la diplomatie pour la science, soit les démarches pour faciliter la coopération internationale en recherche. Finalement, celle de la science pour la diplomatie, soit l’utilisation des collaborations scientifiques pour améliorer les relations entre différentes nations.

De telles actions ne datent pas d’hier. On n’a qu’à penser à la Station spatiale internationale, qui a notamment poussé les États-Unis, la Russie, le Japon, le Canada et l’Union européenne à s’unir, alors qu’aucun d’entre eux n’aurait pu concrétiser ce projet titanesque en faisant cavalier seul. Même constat pour l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN). Le financement et l’expertise provenant de 23 États membres, mais aussi d’une multitude d’accords avec d’autres pays, ont mené à la construction et à la mise en service du grand collisionneur de hadrons. C’est ainsi qu’a pu être prouvée l’existence du boson de Higgs en 2012. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), lancé en 1988, n’a quant à lui plus besoin de présentation 30 ans plus tard, tant ses rapports ont servi de référence pour les accords internationaux sur le climat. « Ce n’est pas une panacée. Cela ne règle pas tous les problèmes, mais ça fait partie d’un ensemble de connaissances et d’approches qui peut aider la diplomatie », assure le scientifique en chef.

Apprendre le langage de l'autre

Les FRQ avaient organisé en 2017 un colloque dans le cadre du Congrès de l’Acfas pour réfléchir sur l’usage de la diplomatie scientifique. Un peu plus de deux ans plus tard, est-ce que cette notion est suffisamment prise en considération dans les relations internationales ? « Non, rétorque Rémi Quirion. Pas encore, parce que cela reste quand même assez nouveau. » Il observe que peu de diplomates ou d’experts en politiques étrangères connaissent bien le milieu scientifique. « Donc ils n’y pensent pas d’office. » Or, il apparaît pertinent d’inclure des questions et des enjeux liés à la science dans les discussions diplomatiques, comme lors de missions économiques où l’innovation technologique joue un rôle central. « Ça se fait de plus en plus, mais ce n’est pas gagné d’avance », observe-t-il.

Cette situation n’est pas propre au Québec, tient-il à préciser. L’International Network for Government Science Advice (INGSA), dont il est l’un des cofondateurs et dont il assure la vice-présidence, tente de résoudre ce problème. Ce réseau, qui réunit des organisations consultatives nationales et internationales en science, orchestre des ateliers dans plusieurs régions du globe. Ils visent à former des chercheurs, afin qu’ils expliquent mieux les résultats de recherche et données probantes aux élus et hauts fonctionnaires. Mais ils tentent aussi de sensibiliser ces derniers, pour qu’ils puissent mieux demander à la communauté de recherche ce dont ils ont besoin comme informations scientifiques validées. « Finalement, c’est d’apprendre le langage de l’autre, indique Rémi Quirion, soit le langage à utiliser comme chercheur pour parler aux fonctionnaires et aux élus, ou l’inverse. »

Montréal, par ailleurs, accueillera la prochaine conférence internationale de l’INGSA en septembre 2020. Des enjeux comme le développement durable, ainsi que les données probantes dans une ère où prolifèrent les fausses nouvelles, devraient y être à l’ordre du jour. La place du secteur privé devrait aussi y être abordée. « Il arrive que de grandes compagnies mondiales soient plus puissantes que nos gouvernements », évoque Rémi Quirion en faisant notamment référence à Google, Apple, Facebook et Amazon. « Je pense qu’il faut commencer à y réfléchir un peu plus et regarder plus globalement les répercussions de tout ça. Et les scientifiques en chef et conseillers en science ont peut-être des rôles à jouer. »