Vers une diplomatie durable

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Amy Luers est derrière l’initiative Sustainability in the Digital Age, qui cherche à améliorer les connaissances pour comprendre comment les outils numériques pourraient aider à bâtir un monde plus durable et équitable, mais aussi éviter qu’ils n’amplifient certaines dérives, comme l’épuisement des ressources ou les inégalités sociales.
Future Earth Amy Luers est derrière l’initiative Sustainability in the Digital Age, qui cherche à améliorer les connaissances pour comprendre comment les outils numériques pourraient aider à bâtir un monde plus durable et équitable, mais aussi éviter qu’ils n’amplifient certaines dérives, comme l’épuisement des ressources ou les inégalités sociales.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les changements climatiques sont un enjeu d’envergure internationale. Mais certaines initiatives scientifiques pour y répondre, partout à travers le monde, ont des racines au Québec.

Le dernier rapport publié par le Global Carbon Project était loin d’être réjouissant. Certes, il mettait en exergue une croissance du recours aux énergies renouvelables, mais il constatait du même souffle une augmentation de 2 % des émissions de CO2 en 2018. Diffusé chaque année, ce bilan carbone planétaire — ou Global Carbon Budget — a le mérite de donner l’heure juste et de faire le point plus fréquemment que les documents du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (GIEC). Pour y arriver, le Global Carbon Project met à contribution 76 scientifiques de 57 établissements de recherche répartis dans une quinzaine de pays. Et cette initiative est chapeautée par Future Earth, un réseau encore plus large composé de milliers de chercheurs, dirigé en partie depuis Montréal.

Lancée en 2012 lors de la Conférence sur le développement durable Rio + 20 à Rio de Janeiro, cette organisation internationale de recherche en développement durable a commencé ses activités en 2015. C’est cette année-là que la métropole québécoise a été désignée comme l’un des cinq pôles pour accueillir son secrétariat mondial avec Paris, Tokyo, Stockholm et Boulder dans le Colorado. Rencontrée dans son bureau de la rue Guy, Amy Luers, directrice générale de Future Earth depuis 2017, est bien placée pour comprendre l’importance de la diplomatie scientifique. De 2015 à 2016, elle a travaillé sur les questions climatiques pour la Maison-Blanche, alors sous la houlette du gouvernement Obama. En novembre 2015, l’Américaine participait à la délégation des États-Unis à la COP21, qui a mené à l’Accord de Paris sur le climat.

« Ce que j’ai constaté là, c’est que les discussions, collaborations et liens dans le monde scientifique étaient très importants pour bâtir des relations qui aident à aller de l’avant, se remémore-t-elle. Les scientifiques parlent un langage commun, même s’ils vivent partout à travers le monde. Cette motivation commune de trouver des solutions et de comprendre les défis les rassemble. »

En plus des cinq pôles mondiaux, Future Earth s’appuie sur cinq bureaux régionaux et une vingtaine de réseaux nationaux pour mener une vingtaine de projets de recherche d’envergure internationale.

« Les 17 objectifs du développement durable (ODD), adoptés aux Nations unies en 2015 pour l’horizon 2030, constituent un cadre de référence à partir duquel ce réseau travaille. Ces objectifs vont de la réduction de la pauvreté à la lutte contre les changements climatiques, en passant par l’égalité des sexes et l’accès à la santé. « Nous nous concentrons en priorité sur une chose, à savoir comment, avec des bureaux dans plusieurs pays, nous pouvons faciliter ces collaborations entre scientifiques, décideurs politiques et entreprises sur ces différents enjeux, précise-t-elle. Notre rôle est de nous assurer que le tout est meilleur que la somme de ses parties pour faire avancer les ordres du jour. »

Couleur montréalaise

Le réseau, les recherches et les démarches de Future Earth se jouent résolument à une échelle planétaire. Mais Montréal teinte ses activités. « Quand je suis entrée en poste, j’étais très excitée par le fait que les bureaux de la direction générale soient ici », assure Amy Luers. Pourquoi ? Elle souhaitait lancer une réflexion en droite ligne avec une expertise présente dans la métropole québécoise : celle en intelligence artificielle. L’initiative Sustainability in the Digital Age a ainsi été démarrée dans la dernière année, notamment grâce aux financements du ClimateWorks Foundation, des Fonds de recherche du Québec, de l’Institut canadien de recherches avancées et l’organisme Mitacs. Son but ? Améliorer les connaissances pour comprendre comment les outils numériques pourraient aider à bâtir un monde plus durable et équitable, mais aussi éviter qu’ils n’amplifient certaines dérives, comme l’épuisement des ressources ou les inégalités sociales.

« C’est un domaine dans lequel nous avons un travail par nature mondial, insiste-t-elle. Mais nous avons les racines ici pour bâtir ce leadership en intelligence artificielle, et plus largement en technologie numérique, à l’intersection des enjeux internationaux de la durabilité des collectivités, de la biodiversité, du climat et de l’eau. »

Après tout, des démarches scientifiques locales peuvent parfois faire boule de neige. Le consortium Ouranos en est un exemple. Il aide les collectivités régionales ou locales à s’adapter aux changements climatiques. Mais cela ne l’empêche pas de réaliser des collaborations fructueuses à l’international, notamment en matière de modélisation, de projection et de scénario pour réaliser des analyses de risques. Mais depuis 2014, ce pôle de recherche en climatologie effectue plusieurs démarches pour reproduire et exporter son modèle organisationnel dans d’autres régions du monde. « Il y en a qui disent que ce n’est plus de la science, mais plutôt une manière de de faire les choses. Selon moi, c’est de la science, affirme Alain Bourque, directeur général d’Ouranos. C’est plus de la science sociale que physique, mais c’est potentiellement plus important. »

Financé entre autres par des ministères, des municipalités et des producteurs d’électricité, Ouranos répond aux besoins concrets de ces derniers tout en mettant à contribution les chercheurs universitaires.

« L’aspect très important de notre façon de travailler est de fortement impliquer les utilisateurs de la science dans toutes les étapes des projets, y compris dans la définition des priorités et dans l’écriture d’une proposition de recherche, explique M. Bourque. Souvent, ils vont devenir des partenaires scientifiques des projets. »

La formule a fait mouche, à tel point qu’il attire les regards de l’étranger. Une plateforme de recherche inspirée de ce modèle dans la région Auvergne –Rhône-Alpes, en France, a même adopté à son tour le nom d’Ouranos. Le consortium québécois effectue des échanges formels avec cette dernière, mais aussi avec d’autres organisations ailleurs dans le monde. En 2017, il a reçu une somme de 1 million de dollars de la part du gouvernement du Québec pour aider le Centre de compétence changement climatique Maroc (4C Maroc) à mettre sur pied une plateforme d’adaptation dans ce pays du Maghreb. Ouranos souhaite aujourd’hui envoyer un employé dans les bureaux de 4C Maroc pour consolider ce partenariat.

« Pour être franc, on est assez curieux des expériences à l’étranger pour voir comment elles pourraient influencer notre modèle, qu’on cherche continuellement à améliorer », souligne Alain Bourque.