S’entendre pour éviter les dérives

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Les gouvernements fédéral et provincial ont annoncé en septembre dernier que Montréal accueillera un centre d’expertise international pour l’avancement de l’IA.
Photo: Getty Images Les gouvernements fédéral et provincial ont annoncé en septembre dernier que Montréal accueillera un centre d’expertise international pour l’avancement de l’IA.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le Global Forum on AI for Humanity réunissait cette semaine à Paris des experts de partout sur la planète pour discuter d’intelligence artificielle (IA). Le Québec a-t-il un rôle à jouer sur la scène internationale, tant dans le développement des technologies numériques que dans les mesures à adopter pour éviter leurs dérives ?

Montréal constitue-t-elle vraiment une plaque tournante internationale en matière d’IA ? Gilles Savard, directeur général de l’Institut de valorisation des données (IVADO), reconnaît que, si on se limite à la définition didactique de l’IA, la métropole québécoise se hisse rarement dans le peloton de tête des classements en la matière. En revanche, lorsqu’il est question de l’ensemble des techniques liées aux algorithmes et à l’analyse des données, Montréal s’avère à ses yeux une « force ». En plus de son expertise en apprentissage automatique et en apprentissage profond, considéré comme de l’IA dans son sens le plus strict, la ville compte de nombreux chercheurs en intelligence d’affaires et en recherche opérationnelle. Professeurs et étudiants internationaux viennent travailler ici pour cette raison, assure-t-il. « Nous sommes attractifs. »

L’IVADO a, par ailleurs, reçu des délégations en provenance d’autres pays, intrigués par son modèle, tout comme Gilles Savard a participé à une dizaine de missions à l’étranger. Même si ce pôle a été lancé par HEC Montréal, Polytechnique Montréal et l’Université de Montréal, l’Institut compte parmi ses membres plusieurs organisations françaises. Parmi elles, la Société nationale des chemins de fer (SNCF), Keolis et BNP Paribas. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’Institut de recherche technologique (IRT) Saint-Exupéry, situé à Toulouse, en France, a annoncé en avril l’ouverture d’une antenne à Montréal. Ce dernier collabore depuis 2018 avec l’IVADO et le Consortium de recherche et d’innovation en aérospatiale au Québec (CRIAQ). Ensemble, ils mènent un projet de recherche sur la robustesse et la transparence des algorithmes d’IA en vue de leur installation dans des systèmes critiques, comme ceux d’un avion en vol.

Les gouvernements fédéral et provincial ont, quant à eux, annoncé en septembre dernier que Montréal accueillera un centre d’expertise international pour l’avancement de l’IA. Celui-ci s’inscrit dans le Partenariat mondial sur l’intelligence artificielle (PMIA), issu d’une collaboration entre le Canada et la France. Dans une déclaration commune en juin 2018, les deux pays s’étaient engagés à « promouvoir une vision de l’IA centrée sur l’humain et axée sur le respect des droits de la personne, l’inclusion, la diversité, l’innovation et la croissance économique. »

En matière d’éthique de l’utilisation des technologies numériques, le Québec a-t-il une contribution spécifique à apporter au reste du monde ? « Je ne sais pas, mais on a certainement un rôle international à jouer », juge Gilles Savard.

En plus d’avoir une expertise en IA, « au Québec, on est riches en sciences humaines et en sciences sociales », souligne Lyse Langlois, directrice générale de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique. Cet organisme cherche justement à réunir les scientifiques de ces deux sphères pour qu’ils se questionnent mutuellement. Son lancement, le 3 décembre dernier, se tenait la veille de l’inauguration de la Déclaration de Montréal sur le développement responsable de l’IA, qui découlait d’une réflexion qui n’est pas unique au Québec.

Dès 2017, les principes d’Asilomar, adoptés en Californie lors d’une rencontre organisée par le Future Life Institute, ont lancé le bal. Ces documents énonçant de grandes lignes éthiques à suivre en IA, qu’ils soient le fruit de réunions d’experts ou, comme la Déclaration de Montréal, de consultations citoyennes, se sont ensuite multipliés un peu partout autour du globe. « Des discussions ont cours autour d’une charte mondiale qui pourrait être adoptée par différents États », signale Lyse Langlois en entrevue, avant de s’envoler pour Paris pour participer au Global Forum on AI for Humanity. Du 28 au 30 octobre dernier, cette rencontre jetait les bases de discussions internationales autour de ces questions.

L’éthicienne ne se fait pas d’illusions : il y aura encore beaucoup de doutes, de malentendus ou de jeux politiques dans les négociations pour s’accorder sur de tels principes. Elle constate néanmoins qu’en matière de technologies numériques, « le rassemblement se fait autour de l’éthique, parce que les gens partagent cette préoccupation. »

Les GAFA dans la pièce

Mais la société civile et les gouvernements ont-ils un réel poids dans un domaine où les entreprises Google, Apple, Facebook et Amazon, désignées par l’acronyme GAFA, se révèlent plus puissantes que des pays ? « Cette mainmise tentaculaire sur l’économie mondiale menace la souveraineté des États actuellement », reconnaît Lyse Langlois.

« Les pays ont avantage à travailler ensemble pour tenter de garder une certaine souveraineté », souligne à ce sujet Gilles Savard. Si les données sont considérées comme le pétrole du XXIe siècle, il rappelle que les premières lois antitrust aux États-Unis, au tournant du siècle dernier, découlaient de la volonté de briser un monopole dans le secteur pétrolier, soit celui de la Standard Oil. Et, tout comme les scandales de cette entreprise au début du XXe siècle, ceux des GAFA font la manchette. Au premier chef, celui de l’usage des données d’utilisateurs de Facebook par Cambridge Analytica pour influencer l’issue du référendum sur le Brexit et de l’élection américaine.

L’Union européenne, avec son Règlement général sur la protection des données (RGPD) et la réflexion éthique qui a mené à son entrée en vigueur en 2018, a le mérite d’avoir accru la vigilance de sa population, selon Lyse Langlois. « Ce n’est pas sain, les monopoles pour la démocratie, et c’est vraiment un risque majeur pour nos sociétés, dit-elle. Il faut sensibiliser le public, et, au Québec, on a un boulot à faire. L’Observatoire en est très conscient et on veut vraiment jouer une part active dans cette sensibilisation par des délibérations citoyennes. »

À propos des processus internationaux, Lyse Langlois est convaincue que « les deux prochaines années vont être importantes et déterminantes, parce qu’il y a beaucoup d’initiatives et, en même temps, des instances qui vont prendre place. » L’Observatoire souhaite dans ce contexte rendre visibles les travaux des chercheurs à l’ensemble de la société et mettre en avant dans les rencontres internationales l’expertise des chercheurs d’ici. « On va leur demander de faire des représentations auprès de ces instances, alors ils vont jouer un rôle important de diplomatie pour le Québec. »