Et si les écrans rendaient stupide?

Près de trois heures par jour ! C’est le temps que passent devant les écrans les enfants des pays occidentaux dès l’âge de deux ans. Or, ils n’en sortent pas indemnes, nous dit le docteur en neurosciences Michel Desmurget, qui publie ces jours-ci un livre au titre volontairement provocateur : La fabrique du crétin numérique (Seuil).

Rien ne prédestinait pourtant ce chercheur lyonnais rattaché à un service de neurochirurgie pédiatrique à s’intéresser à l’effet des écrans sur nos enfants. Spécialiste de la plasticité cérébrale, Desmurget étudie plutôt la façon dont les enfants récupèrent après une chirurgie cérébrale. C’est alors qu’il eut l’idée de supprimer les télévisions des chambres des jeunes patients.

« Avec les chirurgiens, on savait très bien que, pour récupérer, les enfants devaient absolument être actifs. Plus ils étaient actifs et mieux ils se portaient. On s’était donc dit qu’il fallait enlever les télés des chambres, car elles empêchent les enfants de bouger. »

Même si l’hôpital a refusé la demande, Michel Desmurget n’a pas résisté à la tentation de se plonger dans la littérature scientifique sur le sujet. Ce fut une découverte !

« On nous dit souvent qu’il n’y a pas d’études. Pourtant, il y en a des centaines. J’en ai répertorié 1500 ! » Et le plus surprenant, dit-il, c’est qu’elles s’entendent sur l’essentiel, à savoir que moins les enfants sont exposés aux écrans, mieux leur cerveau se porte.

Au coeur des apprentissages

Bien sûr, il y a des nuances, dit le chercheur. Mais pour l’essentiel, les enseignants, les neurologues, les orthophonistes, les pédiatres et les psychologues s’entendent généralement sur le caractère nocif des écrans chez les jeunes. L’Organisation mondiale de la santé vient d’ailleurs de publier un rapport expliquant que moins les enfants de cinq ans sont devant les écrans, mieux ils se développent. De son côté, l’Académie américaine de pédiatrie a récemment baissé ses seuils à une heure d’écran par jour.

« Tous ces spécialistes savent que, chez l’enfant, l’humain doit être au coeur de tous les apprentissages. Or le principal effet des écrans, c’est justement de retirer l’humain de la boucle. Il n’y a pas pire pour un enfant que de se voir privé d’interrelations avec des humains. Car notre cerveau est câblé pour interagir avec des humains, pas avec des écrans. »

Pour le scientifique, il ne peut en résulter que d’importants déficits, notamment au niveau du langage.

« La base du langage, la syntaxe, se pose de manière précoce dans l’interaction humaine. C’est la phase d’acquisition. Ensuite, elle se pose dans la lecture. Ça commence dès la naissance. Quand un parent montre une bouteille à un enfant, l’enfant apprend le mot après une ou deux fois. Sur un écran, vous pouvez lui répéter “bouteille” soixante fois et il n’aura toujours rien compris ! »

Mais la véritable catastrophe, dit Desmurget, c’est que l’enfant perd ainsi un temps précieux, car il n’interagit pas avec des humains.

« On estime qu’entre 0 et 12 ans, le temps passé devant la télévision enlève 2500 heures d’interaction avec les parents. C’est trois années scolaires complètes ! » Ce manque d’interaction va inévitablement créer un déficit de l’attention, du langage et de la syntaxe.

Quand l’enfant sera plus vieux, cela va se perpétuer avec le livre.

« Car l’apprentissage du langage passe ensuite par le livre, dont le vocabulaire et la syntaxe sont beaucoup plus riches. Or, si vous lui offrez le choix, l’enfant va évidemment choisir l’écran. Parce que le livre est plus difficile. C’est pourquoi le rôle des adultes est primordial. »

L’effondrement du langage

Ce n’est pas un hasard, croit-il, si les enseignants constatent un effondrement du niveau général du langage et de la concentration. Il se souvient de cette époque où certains médias claironnaient au contraire que les jeux vidéo développaient l’attention.

« Dans le langage scientifique, l’attention peut désigner l’attention visuelle qui permet de repérer tout ce qui se passe dans votre champ visuel. C’est ce type d’attention que l’on développe avec les jeux vidéo. C’est en fait une attention de complète dispersion qui ne sert pas à grand-chose, sinon au chasseur, et qui n’a absolument rien à voir avec la concentration nécessaire à la lecture et à l’apprentissage scolaire. »

On sait que dans les garderies où il y a trop de bruit, les enfants se développent mal. Cette surstimulation sensorielle fait souffrir le cerveau et freine son développement. Les chercheurs l’ont même vérifié chez les rongeurs, dit-il. « Si vous élevez des rats en écoutant Bob l’éponge, ils seront surstimulés sur le plan sensoriel et auront des problèmes d’hyperactivité, d’attention et de mémorisation. Ce sont les mêmes problèmes que l’on retrouve aujourd’hui chez les enfants. »

Desmurget cite aussi une étude qui montre qu’un enfant qui joue aux jeux vidéo après avoir appris ses leçons oubliera 50 % de ce qu’il a appris. Alors que celui qui se contente de jouer normalement n’en perdra que 18 %.

« Apprendre à faire 50 choses à la fois, c’est se rendre incapable de faire vraiment quelque chose, dit le chercheur. Car notre cerveau est désespérément monotâche. Peut-être que dans 200 000 ans il saura faire deux choses à la fois. Mais, pour l’instant, il ne sait que jongler entre les tâches. Le gamin qui fait plusieurs choses à la fois ne peut pas mémoriser. Il ne fait que s‘épuiser en faisant tout à moitié. »

Quelle génération numérique ?

Alors, qu’en est-il de ces « digital natives » et autres « mutants numériques » qui auraient développé des capacités extraordinaires et feraient preuve d’une dextérité nouvelle ? « C’est une légende, dit Desmurget. On n’en trouve pas trace dans la littérature scientifique. L’Homo numericus n’existe pas. Car notre cerveau, lui, n’a jamais été prévenu de ce changement d’époque. Le cerveau de nos enfants est encore celui du Néandertal. Il ne se structure peut-être pas exactement de la même façon, mais à la base, c’est le même. Certes, il peut s’adapter, mais ce n’est pas pour cela qu’il marche mieux. Notre organisme s’adapte à l’altitude. Mais il fonctionne moins bien à 2000 mètres qu’à 200. »

On aura compris que l’« école numérique » n’est pas tout à fait la panacée du chercheur. D’ailleurs, souligne-t-il, en 2015, l’OCDE avait constaté sur la base des tests PISA que les pays qui ont consenti d’importants investissements dans ce domaine « n’avaient enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences ».

Au mieux, il s’agit d’une perte de temps et d’argent, dit-il. « Mais ce qui est vraiment triste, c’est que, si le numérique a un effet, c’est d’augmenter les inégalités sociales. Car plus les enfants viennent d’un milieu défavorisé, moins ils ont de soutien humain à la maison et plus ils pâtissent de ces écrans qui sont omniprésents. »

20 commentaires
  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 5 octobre 2019 07 h 47

    Exactement!

    Et pendant ce temps là, les enfants n'apprennent pas à lire la presse écrite ou la constitution ou la recette de Thérese...
    On s'imagine pour qui ils vont voter?

  • Raymond Labelle - Abonné 5 octobre 2019 08 h 28

    On a fait une étude en faisant écouter Bob l'éponge à des rats?

    Eh ben ça alors. À moins que ça ne soit une blague?

    • Marc Therrien - Abonné 5 octobre 2019 17 h 58

      Ce qui n'est pas une blague cependant, c'est qu'on sait depuis les expériences du conditionnement opérant de B.F. Skinner que l'être humain est aussi facile à manipuler qu'un rat en laboratoire et que les spécialistes du marketing utilisent cette découverte pour aider les entreprises capitalistes avides de profits à se servir de cette faiblesse de la volonté pour s’enrichir sans vergogne.

      Marc Therrien

    • Raymond Labelle - Abonné 6 octobre 2019 11 h 54

      On peut quelquefois avoir l'impression que les manipulateurs de publicité ou d'opinion nous perçoivent comme des rats de laboratoire.

  • Jean Richard - Abonné 5 octobre 2019 09 h 07

    Et si l'écranophobie rendait gaga ?

    Les écrans, les écrans, les écrans, un nouveau démon aux contours aussi nets qu'un chalutier navigant dans un épais brouillard au large de Terre-Neuve. Mais que sont vraiment les écrans, dont pourrait nous délivrer un messie de papier appelé livre, un sauveur de l'intelligence des gamins, intelligence qu'il faut à tout prix capitaliser et faire fructifier ? Mais oui, l'enfant est un capital, un investissement. Il faut l'écarter du plaisir qu'il s'invente lui-même, de crainte que ce plaisir soit anti-spéculatif. Le plaisir serait associé à l'instinct de survie dit-on, mais pas celui des enfants.
    Les écrans ? Tout a commencé avec le cinéma. Au pilori tous ces pervers qui ont créé pour l'écran des chefs-d'œuvre cinématographiques : ils auraient dû écrire les livres au lieu d'entamer aussi bêtement la destruction de l'humanité. Comment a-t-on osé qualifier le cinéma de septième art, sachant qu'il allait rendre les gens stupides ?
    Les écrans ? Ça s'est poursuivi avec la télévision. Dans ce cas-ci, c'est vrai qu'au fil des ans, la télé a perdu des plumes. Pourquoi ? Parce qu'on n'a plus, du moins au Québec, de télévision libre et indépendante. Nos télés dites d'état ont pratiquement cessé de jouer leur rôle car on les a asservies à l'industrie et au commerce. La télé est devenue un déversoir de publicité de bagnoles, rien de plus, rien de moins. Pourtant, elle n'est pas au centre de la cible de tir des écranophobes. C'est vrai qu'elle est passé de l'analogique au numérique sans que la majorité s'en rende compte, sans que son contenu en soit modifié.
    Les écrans ? Je devrais me sentir coupable de lire Le Devoir sur un écran. Pensons à cette belle et triste épinette noire qui, prisonnière de la forêt boréale, aurait pu faire un si beau et long voyage en gros camion vers un moulin à papier et donner sa vie pour devenir une noble matière, le papier, sur laquelle on aurait imprimé les précieuses chroniques sans nuances qu'un écran maudit aurait profanées.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 5 octobre 2019 12 h 22

      M. Richard

      Le texte parle des effets de l'exposition aux écrans chez les enfants. On n'y parle pas du cinéma ou de la télévision, ni des effets sur le cerveau des adultes. Vous ne devriez donc pas vous sentir "coupable" de lire cet article sur un écran....quoique vous pourriez questionner votre capacité à retenir l'information, à la lumière de votre réponse impertinente.

    • Marc Therrien - Abonné 5 octobre 2019 17 h 38

      Et si l'auteur avait spécifié les contenus de ces écrans qui n'aident pas au développement des capacités langagières des jeunes enfants, il aurait peut-être été plus facile pour M. Richard d'en dégager le fond de la forme.

      Marc Therrien

    • Jean Richard - Abonné 6 octobre 2019 10 h 03

      @Alexis Lamy-Théberge – L'auteur de la présente chronique parle d'écrans sans le moins du monde parler du contenu, ce qui est affiché sur ces écrans diabolisés. Il est question d'écrans et d'enfants. Or, il y a des enfants qui vont au cinéma ou qui regardent la télévision. Le cinéma et la télé se regardent grâce à des écrans et plus, ils font désormais appel à la technologie numérique.

      L'absence de nuances mène à ceci : « Car l’apprentissage du langage passe ensuite par le livre, dont le vocabulaire et la syntaxe sont beaucoup plus riches. Or, si vous lui offrez le choix, l’enfant va évidemment choisir l’écran. » – Deux phrases, deux erreurs. Primo, il y a des milliers de livres qui ont été numérisés pour être lus à l'écran. Ces livres ont été numérisés sans qu'on n'y enlève le moindre mot, la moindre virgule. En quoi un mot deviendrait-il plus riche parce qu'il a été imprimé sur papier ? Et puis, quelle est la différence entre Wiki et un vieux Petit Larousse de 1995 comme on peut en voir dans les écoles ? Le premier est à jour et nettement plus complet. L'enfant qui préfère Wikipédia à un vieux Larousse ne perdra pas son intelligence à cause de son choix. La seconde erreur, c'est d'avoir mis « évidemment » pour créer un effet de certitude. Expérience faite avec quarante gamins du primaire : le livre en papier a eu la préférence.

      Celui qui a écrit la présente chronique (C.R.) se rangerait-il du côté des anti-technologie pour qui le numérique n'est rien d'autre que des jeux vidéos, de Pokémon à FortNite ? L'économie du sens des nuances ne nous éclaire pas trop. Chose certaine, on s'abstient d'avouer que la technologie est d'abord et avant tout un outil et souvent un outil qui donne accès à la connaissance. Je n'ai jamais oublié cette triste époque où des profs pédants nous donnaient un travail portant sur un livre particulier, en nous prévenant qu'il n'y en avait que trois exemplaires à la bibliothèque. Nous étions quatre-vingt-dix dans la salle...

    • Raymond Labelle - Abonné 6 octobre 2019 12 h 05

      On peut en effet se demander si l'écran a toujours un effet débilitant sur le cerveau des enfants sans tenir compte du contenu des écrans auxquels sont exposés les enfants, contenu dont il est ici fait abstraction.

      Si le contenu n'a pas d'importance, les auteurs devraient expliquer pourquoi et comment ou encore, identifier les aspects indépendants du contenu qui peuvent avoir un mauvais effet avec plus de précision (un exemple que je donne au hasard, je n'y connais rien, mais pour illustrer: effet sur le cerveau à une exposition trop prolongée à certaines ondes - ou effet pendant un temps trop prolongé d'un type d'attention).

      Mais si le contenu a de l'importance et peut avoir un mauvais effet, comment contrôler ceci?

      Peut-être que les personnes qui voudraient en savoir plus long sur ce sujet trouveraient plus efficacement l'information pertinente par Internet qu'en allant à leur bibliothèque publique du coin.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 5 octobre 2019 11 h 20

    «... un nouveau démon aux contours aussi nets qu'un chalutier navigant dans un épais brouillard au large de Terre-Neuve.» (Jean Richard)




    … « aux contours aussi nets qu'un chalutier navigant dans un épais brouillard au large de Terre-Neuve.»

    Eh bien! Vous avez le sens de la formule…

    En l'occurrence, je l'imagine Chinois, ce chalutier …

  • Françoise Labelle - Abonnée 5 octobre 2019 13 h 36

    Le langage est né de l'interaction sociale

    Des groupes humains plus grands ont eu l'avantage et pour créer des groupes humains plus larges, il fallait connaître l'Autre (ami ou ennemi?). Le langage serait l'outil idéal pour connaître l'Autre. C'est en gros la thèse de l'anthropologue médical, Terrence Deacon (The Symbolic Species).
    Les langues humaines ne sont pas précises comme les langages informatiques parce qu'elles sont faites pour s'appliquer à de nouvelles situations (par métaphore bien souvent) et qu'elles sont faites pour être utilisées en contexte. Lorsqu'on lit un texte, on déduit en se servant de la logique et de ce qu'on appelle la pragmatique, qu'il faut bien distinguer de la logique. La pragmatique dépend du contexte et de la compréhension des intentions des acteurs, ce qui hors de portée des robots. Le langage humain est par nature imprécis mais son utilisation peut être précise en corrigeant et précisant sans cesse les informations implicites.
    Un enfant devant l'écran peut déduire les intentions des personnages et s'en servir pour interpréter correctrement ce qui est dit. Mais comme c'est un médium passif, il perd la possibilité d'exercer et maîtriser cette aptitude que seules des discussions réelles entre humains peuvent offrir.

    La neuroplasticité, création de nouveaux neurones, est toujours une des pistes explorées pour soigner la dépression. Les anti-dépresseurs agiraient indirectement en stimulant la création de nouveaux neurones. Le changement de milieu et les défis cognitifs qu'il apporte aurait un effet similaire. Encore, une fois l'écran impose à tous un même environnement et un même univers stérile.
    Cf. «From Serotonin to Neuroplasticity: Evolvement of Theories for Major Depressive Disorder»,Frontiers in Cellular Neuroscience, 2017.