Le marché des animaux sauvages, un commerce destructeur

La Calao Bicorneo est une des espèces en danger d’extinction.
Photo: Raul Arboleda Agence France-Presse La Calao Bicorneo est une des espèces en danger d’extinction.

Le commerce d’animaux sauvages serait beaucoup plus florissant que ne le laissaient croire les estimations précédentes, révèle une étude publiée aujourd’hui dans la revue Science. Il viserait 5579 espèces différentes, soit 18 % de toutes les espèces de vertébrés terrestres. L’étude appelle à la mise sur pied de politiques « proactives » et non pas simplement « réactives », pour contrer cette activité commerciale qui constitue l’une des principales causes d’extinction des espèces.

Le marché des espèces sauvages qui sont achetées pour devenir des animaux de compagnie ou pour leur viande, leurs cornes, l’ivoire, leurs plumes et autres attributs ayant une valeur médicale ou religieuse est une industrie générant des revenus de plusieurs milliards $US par année. La forte demande pour ces différents produits et animaux de compagnie a entraîné le déclin d’espèces emblématiques comme les tigres, les éléphants, les rhinocéros et les grenouilles venimeuses, et même l’extinction de sous-espèces, comme le rhinocéros de Java dont le dernier représentant a été tué pour ses cornes au Vietnam en 2010, rappellent les auteurs de l’étude avant de préciser que ces dernières espèces ne représentent qu’une fraction de toutes les espèces animales qui font l’objet de ce commerce.

Soumis aux « variations des préférences culturelles, le commerce d’animaux sauvages peut rapidement conduire une espèce à l’extinction », préviennent David Edwards de l’Université de Sheffield au Royaume-Uni, Brett Scheffers de l’Université de Floride et leurs collègues. Par exemple, l’émergence d’une demande généralisée en Asie de l’Est pour les écailles et la viande de pangolin a provoqué le déclin marqué de certaines espèces de ces fourmiliers en l’espace de deux décennies. Et l’engouement croissant pour le calao à casque rond, dont la protubérance au-dessus du bec ressemble à de l’ivoire, a entraîné la vente de dizaines de milliers d’oiseaux annuellement depuis 2012. Ces deux espèces sont aujourd’hui en danger de disparition.

« Il est essentiel de prêter attention à cette étude, même en Amérique du Nord, où on ne voit pas le trafic d’animaux sauvages comme une menace, juge Justina Ray, présidente et scientifique principale de la Wildlife Conservation Society Canada. On y participe en achetant des animaux de compagnie. »

Afin de dresser un portrait plus précis de ce commerce à la fois licite et illicite, les chercheurs ont consulté les bases de données de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) et de la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Ils ont ainsi remarqué que 5579 des 31 745 espèces de vertébrés, soit 18 % de toutes les espèces de vertébrés terrestres, font l’objet d’un commerce. Les oiseaux (23 % des 10 278 espèces aviaires) et les mammifères (27 % des 5420 espèces mammifères) sont plus nombreux à être commercialisés que les reptiles (12 % des 9563 espèces reptiliennes) et les amphibiens (9 % des 6484 espèces).

Comme on s’en doute, les espèces — d’oiseaux et de mammifères particulièrement — qui font l’objet d’une transaction sont plus menacées de disparition que celles qui ne le sont pas, « ce qui confirme que le commerce des espèces sauvages contribue au risque d’extinction » de ces espèces, avancent les auteurs.

Les chercheurs montrent également que le commerce des animaux sauvages vise des espèces appartenant à certains groupes spécifiques et dotées de caractéristiques particulières, et ils prévoient que les espèces parentes et ayant des similarités avec ces espèces commercialisées pourraient bien être convoitées à leur tour dans le futur, quand ces dernières seront devenues rares ou auront disparu. Ils estiment qu’« entre 303 et 3152 espèces additionnelles sont à risque de devenir convoitées en raison de leurs similarités phylogénétiques avec les espèces actuellement sur le marché », comme notamment les oiseaux aux couleurs vives, tels que les tangaras, les serins et les tisserins, ainsi que les crapauds du genre rhinella et l’espèce de chauve-souris dénommée petit rhinolophe fer à cheval.

Une protection en amont des menaces

Ainsi, les auteurs de l’étude recommandent que les mesures de protection ne visent pas seulement les espèces actuellement commercialisées, mais aussi celles qui risquent de le devenir.

Justina Ray, qui est également professeure adjointe dans les universités de Toronto et de Trent, abonde dans le même sens. « Grâce à des prévisions basées sur la parenté, on aurait pu voir venir les dangers qui pèsent maintenant sur le perroquet jaco », donne-t-elle en exemple. Cet oiseau, très populaire à cause de sa loquacité, était encore abondant dans la nature dans les années 1990, quand elle a séjourné pendant trois ans en Afrique centrale. Il est maintenant considéré en danger par l’UICN.

Dans les pays acheteurs, un criblage automatisé des marchés en ligne, comme eBay et Facebook, permettrait d’identifier les transactions d’animaux à risque. Des amendes pourraient ainsi être distribuées aux marchands ne respectant pas les lois. Des efforts devraient également être entrepris dans les régions tropicales où on trouve la source de la plus grande partie des animaux qui font l’objet de trafic, ajoutent les chercheurs. Cependant, il importe de prendre en compte la situation sociale et économique de ces pays, où on chasse souvent par « pure nécessité », écrivent-ils.

Au Canada, au moins une espèce considérée en danger d’extinction a fait l’objet d’une exploitation commerciale ces dernières années. Le requin mako, qui sillonne les océans du monde entier, y compris près de la côte atlantique du pays, est prisé en Asie pour sa chair et ses ailerons, auxquels on attribue une valeur thérapeutique. On le retrouvait parfois par hasard dans les filets de pêche canadiens, souligne Mme Ray. Au mois d’août, son commerce a finalement été strictement encadré par les États membres de la CITES, dont le Canada.

« Il y a toujours un très grand délai avant que les nations agissent », se désole la biologiste.

Le marché décortiqué

L’article publié dans Science nous apprend que le commerce des animaux sauvages est particulièrement florissant dans les régions du monde où prospère une grande diversité d’espèces, dont en Amérique du Sud (pour les oiseaux et les amphibiens surtout), en Afrique centrale et du Sud-Est, ainsi qu’en Asie du Sud-Est (pour les mammifères), en Asie, en Indonésie, en Malaisie et dans l’Himalaya (particulièrement pour les amphibiens et les mammifères), de même qu’en Australie et à Madagascar (pour les reptiles).

L’étude précise également que les amphibiens et les reptiles sont le plus souvent vendus comme animaux de compagnie à la maison, pour des expositions, des cirques et des jardins zoologiques. Les oiseaux sont achetés comme animaux de compagnie, mais aussi pour les produits qu’ils génèrent, soit leur chair, comme trophée de chasse, pour l’habillement, pour des raisons médicales et religieuses. Les mammifères le sont quant à eux principalement pour leur chair, leur fourrure, et d’autres attributs.

Le prix des espèces possédant des caractéristiques exceptionnelles, comme une couleur de plumage, une forme et une taille, un comportement et une valeur médicinale remarquables est habituellement plus élevé sur le marché, tout comme celui des espèces rares.

Selon les chercheurs, le fait que le marché des animaux sauvages varie en fonction de courants culturels et de facteurs économiques suggère que même les espèces qui sont abondantes ne sont pas hors de danger.