S’inspirer du passé pour faire face aux catastrophes climatiques

La méconnaissance des risques résulte aussi en grande partie des décisions politiques prises depuis près de 50 ans en matière d’aménagement du territoire.
Photo: Pierre Lahoud La méconnaissance des risques résulte aussi en grande partie des décisions politiques prises depuis près de 50 ans en matière d’aménagement du territoire.

Nos sociétés contemporaines ont la mémoire courte. Lorsqu’elles sont frappées par une catastrophe naturelle ou climatique, elles abordent souvent l’événement comme s’il était inédit. Pourtant, si elles replongeaient dans leur passé, elles découvriraient que ces catastrophes sont récurrentes et que leurs ancêtres avaient souvent développé des stratégies originales et durables pour en prévenir les risques et en réduire les effets.

Les sociétés ayant été dévastées par une catastrophe naturelle ou climatique se tournent souvent vers des stratégies technologiques coûteuses et peu durables pour se préparer aux futurs événements extrêmes.

En fouillant les archives et en rencontrant des témoins du passé, Emmanuel Garnier, de l’UMR CNRS Chrono-Environnement de l’Université de Franche-Comté, a remarqué que plusieurs peuples autochtones et communautés traditionnelles adoptaient jadis des pratiques simples et efficaces pour réduire l’impact des désastres naturels. Selon ce chercheur, ces pratiques disparues de la mémoire collective pourraient être « réhabilitées dans le but de diminuer la vulnérabilité des populations et de renforcer leur résilience tout en évitant le recours à une ingénierie coûteuse ».

Cette perte de mémoire et de culture du risque s’explique notamment par l’exode rural et l’urbanisation accélérée qui ont prévalu dans la majorité des pays. Puis par « l’arrivée massive de populations d’origine citadine dans des régions jusque-là peu urbanisées, mais attractives [les zones côtières notamment], et dont elles ne connaissaient absolument pas les risques », avance M. Garnier.

La méconnaissance des risques résulte aussi en grande partie des décisions politiques prises depuis près de 50 ans en matière d’aménagement du territoire. « De facto, la toute-puissance de l’expertise de l’ingénieur garantissant au politique qu’il saura maîtriser la nature en colère a conduit à des aberrations dont nous avons fait régulièrement les frais ces dernières années. C’est ainsi que la digue est devenue l’arme par excellence de la politique d’aménagement des littoraux, conduisant à bâtir dans des zones situées en dessous du niveau de la mer. Or, les dernières grandes catastrophes marines, comme celle de Xynthia en France [2010] et de Fukushima au Japon [2011], nous montrent les limites de ces solutions », souligne le chercheur.

Minorités chinoises du Yunnan

Au Yunnan, province du sud-ouest de la Chine, les ordres religieux français ont compilé dans leurs archives tout le savoir-faire et la connaissance accumulés pendant des siècles par les habitants des montagnes de la région pour affronter les multiples dangers naturels, tels que les risques d’inondation, de glissements de terrain et de sécheresses sévères et périodiques, auxquels les habitants de la vallée étaient exposés.

Par exemple, les paysans laissaient les parties les plus élevées des flancs de montagnes couvertes de forêts diverses et irrégulières dans lesquelles ils ne coupaient que les arbres dont ils avaient besoin afin d’éviter de créer des aires ouvertes susceptibles d’entraîner la dégradation du sol, le ruissellement et les glissements de terrain. Le bas des pentes était aménagé en terrasses pour la culture. Ces terrasses et les champs étaient bordés de haies qui protégeaient les cultures des avalanches et des glissements de terrain. Les terrasses évitaient le ruissellement trop rapide de l’eau de pluie et permettaient de la réutiliser pour l’agriculture tout en ralentissant l’élévation du niveau de la rivière. Au pied des pentes, un village s’étendait sur un plateau généralement artificiel qui était drainé par des canaux et des rigoles qui facilitaient l’évacuation de l’eau de pluie. Et les abords de la rivière étaient généralement inhabités et aménagés en marais pouvant accueillir le bétail.

Les missionnaires relatent aussi la culture du risque chez les populationslocales, qui les avaient informés des fortes pluies, de la fonte de la neige et des tremblements de terre susceptibles de générer des coulées de boue, des glissements de terrain ou des crues soudaines. Elles leur avaient également appris à reconnaître les signes précurseurs de ces désastres.

Or, ces leçons de prévention sont aujourd’hui diffusées par les autorités chinoises actuelles sous la forme d’affiches installées dans le centre des villages. Ces affiches décrivent comment se manifestent les coulées de boue, les dommages qu’elles peuvent entraîner et les facteurs météorologiques qui les causent.

Nouvelle-Calédonie

La dizaine d’îles du territoire français de la Nouvelle-Calédonie dans le Pacifique Sud sont particulièrement à risque de tsunamis en raison de leur proximité de la zone de subduction de la plaque australienne. Pourtant, aujourd’hui, 40 % de la population résidante, 46 % des écoles et 80 % des installations touristiques sont concentrés en zone côtière. Une vingtaine d’événements de ce genre ont été enregistrés depuis le tsunami de 1875 qui entraîna la mort de 25 personnes. « Mais en raison de leur faible incidence, les autorités locales et nationales, ainsi que les populations ont graduellement oublié la permanence du risque dans le développement des îles » jusqu’au terrible tsunami du 26 décembre 2004 qui déferla sur l’Asie du Sud et qui réanima la conscience du risque chez les responsables politiques français.

Ces derniers mirent alors sur pied des solutions essentiellement techniques, telle l’installation de sirènes et d’un réseau d’alerte automatique (Seismological NET work) des populations, qui réduit à cinq minutes le temps entre la détection d’une vague de fond et la transmission de l’information aux autorités locales, qui doivent alors prévenir les communautés locales, lesquelles déclencheront les sirènes. « Même si les sirènes lancent l’alerte avant l’arrivée de la vague, les populations concentrées sur le littoral n’auront probablement pas le temps d’évacuer les lieux et d’échapper au raz-de-marée », fait remarquer M. Garnier.

Les autorités françaises ont également adopté de nouveaux règlements inspirés de ceux appliqués en France métropolitaine qui, en plus de s’avérer inadaptés au statut légal des terres des indigènes (les Kanaks), ont été appliqués sans coordination avec les habitants. « Ces mesures ont contribué à déresponsabiliser les populations exposées au risque de tsunami qui se sentaient désormais rassurées par des mesures gouvernementales qu’elles ne comprenaient pas vraiment en raison de leur trop grande complexité », souligne M. Garnier.

Or, l’étude des archives de Nouvelle-Calédonie a permis de savoir que la société kanake était organisée traditionnellement en hameaux familiaux aménagés le long de routes historiques dans des lieux dotés d’un accès à de l’eau douce. L’arrivée en 1842 des catéchistes protestants chamboula cette organisation. La conversion des Kanaks entraîna le regroupement des familles et des clans autour des églises et des écoles situées sur les côtes, où les pasteurs et les autorités coloniales françaises avaient construit des réservoirs d’eau douce. On comprend alors pourquoi le tsunami de 1875 fut aussi dévastateur.

Syros dans la mer Égée

L’étude des archives de l’île de Syros, située dans la mer Égée, en Grèce, et une enquête menée auprès d’une dizaine de personnes âgées du coin ont permis de redécouvrir des techniques d’agriculture traditionnelles en usage dans les Cyclades pendant des siècles et qui avaient été abandonnées en raison des nouvelles pratiques agricoles, de l’exode rural et de l’urbanisation. Ces techniques de culture en terrasses qui permettent de récupérer le maximum des rares précipitations, de prévenir l’érosion et de pratiquer l’agriculture pourraient sûrement aider plusieurs régions méditerranéennes actuellement aux prises avec des risques de sécheresse, de pénurie d’eau et de crues subites, affirme M. Garnier.

Les archives du XVIIIe siècle font également état du recours à la rotation des cultures : on ne cultivait pas de céréales sur certaines sections pendant une année, mais on y semait des plantes dites « anhydros » n’exigeant pas d’arrosage, comme des concombres, des melons, des tomates et des haricots verts. Aussi, pour compenser l’absence d’irrigation, les agriculteurs brisaient la terre afin qu’elle ne devienne pas trop dure et que l’humidité de la nuit puisse y pénétrer.

« Nos études historiques montrent qu’oublier les désastres passés contribue à accroître la vulnérabilité de nos sociétés modernes et de nos habitations depuis près d’un siècle. Le savoir ancestral et ses stratégies ont souvent été dédaignés au profit d’ouvrages de défense en dur [digues, barrages…] dont les limites sont apparues évidentes lors de différents désastres. Qui plus est, ces constructions coûteuses débouchent sur un sentiment de sécurité illusoire qui autorise la poursuite de l’urbanisation dans les zones vulnérables. Une approche combinant l’ingénierie et le savoir culturel, historique local serait probablement plus efficace et sûrement plus durable », martèle M. Garnier.

Tempête Xynthia

En février 2010, la tempête Xynthia qui s’abat sur l’océan Atlantique submerge le littoral du sud de la Bretagne à la frontière espagnole, causant la mort d’environ 50 personnes. Les travaux historiques qu’a effectués M. Garnier dans la foulée de la catastrophe ont montré que ce risque frappait sporadiquement cette portion du littoral jusqu’aux années 1950. « Pourtant, ce risque n’a absolument pas été pris en compte par les aménageurs qui urbanisèrent la région à partir des années 1980 et qui édifièrent un réseau de digues par la suite mal entretenu », souligne-t-il.

Fukushima
En avril 2011, un tsunami provoqué par un très puissant séisme déferle sur la région du Tohoku, où se trouve la centrale nucléaire de Fukushima bâtie près de l’océan Pacifique. « Le risque de tsunami était pourtant bien connu des populations locales, qui avaient érigé des stèles de pierre rappelant que le secteur a été dévasté par tel ou tel tsunami et que, par conséquent, il fallait éviter de s’y installer. Mais « dans les années 1980, les ingénieurs mandatés par l’État japonais sont venus trouver les populations locales pour les inciter à s’installer en bord d’océan, alors qu’elles vivaient depuis des siècles sur des collines pour éviter d’être victimes des tsunamis, en leur garantissant qu’elles seraient protégées par leurs digues », raconte M. Garnier par courriel, avant d’ajouter que « très récemment, l’État japonais a fait construire une nouvelle digue pharaonique et très coûteuse en jurant aux habitants que cette fois, ce sera la bonne ! »

Au Québec
À l’instar de ce qui est observé ailleurs dans le monde, la population québécoise fait aussi preuve d’amnésie, fait remarquer Steve Plante, professeur au Département sociétés, territoires et développement de l’UQAR. « La mémoire des inondations de ce printemps à Deux-Montagnes a été très éphémère, car dès le lendemain, des terrains étaient vendus dans les zones inondables de cette municipalité, dit-il. Si aucune inondation ne survient l’année suivante, voire trois ans plus tard, les gens pensent que les scientifiques se sont trompés dans leurs prédictions. Il y a dans tout cela probablement une question de communication du risque », avance-t-il.

Tout comme Emmanuel Garnier, Steve Plante déplore le fait que nos gestionnaires optent généralement pour des solutions entièrement issues du génie qui sont très coûteuses et peu durables. « Dès qu’arrive un sinistre, on va voir des ingénieurs hydrauliques, on opte pour des mesures palliatives telles que détourner le cours de la rivière, construire des bassins de rétention ou des murs de protection. Mais l’eau est aussi dépendante d’une occupation du territoire… Il y a une croyance voulant que la technologie soit la source de toutes les solutions, ce qui entraîne une forme de déresponsabilisation », fait-il remarquer.

« Quand on emprunte des approches plus sociales qui ne sont pas associées à des disciplines techniques et économiques, mais qui impliquent de travailler avec les communautés locales, et avec les municipalités — et non pour les municipalités —, avec le souci que les gens comprennent la situation et aient ainsi un meilleur jugement, on passe pour des pelleteux de nuages ! Un décloisonnement des secteurs d’intervention permettrait pourtant de profiter d’expériences du passé qui pourraient être adaptables à des situations à risque. Il permettrait aussi de réaliser qu’il n’existe pas de mesures mur-à-mur, qu’une mesure qui sera adaptée pour Sainte-Marthe-sur-le-Lac ne le sera pas nécessairement pour Saint-André-de-Kamouraska », souligne-t-il.