Hawaï: quand un projet astronomique et une contestation autochtone se télescopent

L’élévation hors norme du volcan (4200 m), dont la route a notamment été bloquée fin juillet, lui confère une importance majeure dans la culture hawaïenne.
Photo: Dan Dennison / Hawaii Department of Land and Natural Resources / Associated press L’élévation hors norme du volcan (4200 m), dont la route a notamment été bloquée fin juillet, lui confère une importance majeure dans la culture hawaïenne.

La mobilisation contre le télescope de trente mètres, un observatoire géant, dont la construction devait commencer cet été sur le volcan endormi Mauna Kea, à Hawaï, a atteint son apogée ces dernières semaines. Le Canada, qui a promis près de 250 millions pour le projet, fait maintenant face à des demandes de retrait, et les astronomes québécois sont assis entre deux chaises.

Le vent sifflait et les gorges vibraient. Le 17 juillet, un groupe d’autochtones hawaïens bloquait l’unique route qui donne accès au sommet du volcan endormi. Devant leurs tentes, une escouade policière vient se confronter à eux. Un par un, les agents arrêtent la trentaine d’aînés qui ne veulent pas bouger. Certains sont soulevés de terre, transportés vers des camionnettes. Sur les images du moment, on voit, aux alentours, les plus jeunes qui chantent toujours, mais qui pleurent aussi.

Non loin du sommet de la montagne, tout était en place pour que débute finalement la construction du télescope de trente mètres (TMT, de Thirty Meter Telescope). Cet observatoire, évalué à près de 2 milliards de dollars, haut de 18 étages, doit aller rejoindre les treize autres télescopes qui coiffent déjà le Mauna Kea, montagne sacrée des Hawaïens. Fruit d’un consortium réunissant États-Unis, Canada, Chine, Inde et Japon, le projet pourrait maintenant dérailler devant la contestation qui entre en éruption après une décennie de manifestations et d’attaques en justice.

Grâce à un miroir segmenté plus grand qu’un terrain de basketball, disposant d’une résolution dix fois supérieure à celle du télescope Hubble, le TMT doit permettre aux astronomes d’observer les premières étoiles de l’Univers, de scruter l’atmosphère d’exoplanètes et peut-être même d’y détecter d’éventuels signes de vie. Le Mauna Kea a été choisi pour ses conditions d’observation astronomique exceptionnelles : un ciel clair et sec, peu de pollution lumineuse, une atmosphère beaucoup moins épaisse qu’au niveau de la mer. L’élévation hors norme du volcan (4200 m) lui confère cependant aussi une importance culturelle majeure dans la culture hawaïenne. Traditionnellement, seulement les chefs les plus respectés pouvaient y grimper.

En principe, le Canada pourrait se retirer du projet, mais je pense que ce serait prématuré

Pour nombre d’Hawaïens autochtones, le TMT représente l’observatoire qui fait déborder la montagne. Mais surtout, s’opposer au projet est pour eux l’occasion de faire entendre leurs inquiétudes en matière de pauvreté, de logement et de souveraineté sur cette île annexée par les États-Unis en 1898.

« Les manifestants n’ont rien contre l’astronomie. Le problème est beaucoup plus profond. C’est une façon pour eux d’aller chercher l’attention de leur gouvernement et du reste du monde », explique Laurie Rousseau-Nepton, astronome québécoise et innue installée à Hawaï. « Je le comprends très bien », ajoute celle qui scrute le ciel depuis l’Observatoire Canada-France-Hawaï (OCFH), aussi assis sur le Mauna Kea. Depuis le 16 juillet, la route vers le sommet est bloquée et les activités d’observation sont interrompues sur tous les télescopes sur le volcan.

Tensions

Pris entre l’arbre et l’écorce, les scientifiques canadiens disent adhérer aux revendications sociales et économiques des opposants, mais espèrent tout de même pouvoir un jour profiter de ce qui deviendrait le plus grand télescope de l’hémisphère Nord. En 2015, le gouvernement Harper avait annoncé une contribution de 243,5 millions au projet TMT, notamment pour fabriquer le dôme d’acier de 56 m coiffant le miroir. Le pays s’engageait en outre à financer les coûts d’opération des installations, en échange de temps d’observation pour ses chercheurs.

« On veut que toutes les voix soient entendues, que les relations restent harmonieuses, expose Nadine Manset, elle aussi astronome à l’OCFH. Big Island n’est pas une île très populeuse : chaque jour, on voit des visages familiers. On ne veut surtout pas construire de murs entre nous. »

Photo: Hollyn Johnson Hawaii Tribune-Herald / Associated press La mobilisation a retenu l’attention jusqu’à Hollywood. Ici, l’acteur Jason Momoa (à droite), qui a des origines autochtones hawaïennes, effectuait mercredi un salut traditionnel avec un protestataire.

Dans la communauté astronomique canadienne, on commence toutefois à douter que le projet finisse par se concrétiser à Hawaï. Nicolas Cowan, le professeur qui représente l’Université McGill à l’Association canadienne d’universités pour la recherche en astronomie — l’organisme qui a initié la participation du pays au TMT — évalue maintenant à 50 % les chances de voir l’observatoire s’installer à Mauna Kea. L’issue du conflit repose entre les mains des autochtones, dit-il, reconnaissant que le mégaprojet représente une forme de « colonialisme ».

Car même si on fait de l’astronomie depuis cinq décennies sur le Mauna Kea, on voit peu d’Hawaïens autochtones parmi les scientifiques. « Quand on constate que les populations autochtones n’ont souvent pas le niveau d’éducation pour travailler dans les observatoires, c’est qu’il y a encore un problème », souligne-t-il. Malgré les efforts d’inclusion du TMT, qui contribue à des programmes éducationnels sur l’île, c’est peut-être « trop peu, trop tard ».

Selon lui, seule l’expression d’un fort appui autochtone permettrait la relance définitive du projet. Dans l’immédiat, une suspension pour une durée indéterminée des travaux semble être la voie à suivre pour faire retomber la tension et redémarrer l’observation dans les autres installations sur la montagne.

Dans tous les cas, il faut remettre la décision aux autochtones hawaïens, estime Mme Rousseau-Nepton. « Si on annulait maintenant la construction sur le Mauna Kea, soulève-t-elle, ce serait comme si on enlevait le choix aux Autochtones hawaïens. Ce serait encore pire que de l’imposer par la force. »

Le Canada reste impliqué

Il y a deux semaines, une pétition adressée au premier ministre, Justin Trudeau, demandait d’annuler la contribution canadienne au projet. Même à l’étranger, « le Canada doit respecter ses propres politiques en matière d’éthique », pouvait-on lire dans la lettre portant la signature de six professeurs d’universités canadiennes. Ils avançaient que c’est avant tout le manquement à effectuer une consultation publique auprès de la communauté autochtone hawaïenne qui rend le projet « contraire à l’éthique ».

Le Conseil national de recherches Canada, qui tient les rênes de la contribution nationale, a fait savoir au Devoir qu’il ne remettait pas en question sa participation au projet.

« En principe, le Canada pourrait se retirer du projet, mais je pense que ce serait prématuré », juge M. Cowan, qui note qu’aucun sondage ne démontre pour l’instant une opposition majoritaire chez les Autochtones hawaïens. Et si Ottawa retirait ses pions, « il y aurait un risque que tout l’argent s’évapore. On abandonnerait dans ce cas tout le futur de l’astronomie canadienne pratiquée depuis le sol. »

« Si le TMT n’est finalement pas construit à Hawaï, ce sera un coup dur pour les autres observatoires sur la montagne. Tout l’avenir de l’astronomie à Mauna Kea est en jeu », pense lui aussi le Québécois René Pierre Martin, professeur de physique et d’astronomie à l’Université d’Hawaï à Hilo, et directeur du petit observatoire Hokukea sur la montagne.

Au cas où le TMT ne viendrait pas au monde sur l’archipel, un plan de rechange aux îles Canaries est déjà ficelé. Cependant, les conditions d’observation y sont généralement considérées comme moins bonnes. Les astronomes canadiens n’adhèrent d’ailleurs pas en masse à ce plan de rechange, explique M. Cowan, ce qui signifie que la contribution d’Ottawa pourrait d’autant plus capoter advenant que l’option hawaïenne flanche.