Le manque d’œstrogènes, une cause de l’Alzheimer

72% des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer au Canada sont des femmes.
Photo: Mehdi Fedouach Agence France-Presse 72% des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer au Canada sont des femmes.

De plus en plus d’études mettent en évidence le rôle de la carence en oestrogènes chez les femmes ménopausées dans le risque accru de développer la maladie d’Alzheimer par rapport aux hommes. Car, rappelons-le, 72 % des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer au Canada sont des femmes.

Pour Karyn M. Frick, professeure au département de psychologie de l’Université du Wisconsin à Milwaukee, qui cherche depuis de nombreuses années à éclaircir le rôle des oestrogènes dans la mémoire, il ne fait aucun doute que le tarissement des hormones durant la ménopause est la principale explication au fait que les femmes courent un plus grand risque de souffrir de la maladie d’Alzheimer que les hommes. Pour s’en convaincre, elle a d’abord observé que les souris femelles d’âge mûr réussissaient moins bien des tâches faisant appel à la mémoire que leurs congénères mâles qui continuaient à les réaliser comme à leur plus jeune âge. Lorsqu’elles atteignaient un âge avancé, leurs piètres performances étaient similaires à celles des vieux mâles. Selon la chercheuse, ce déclin cognitif prématuré chez les femelles découlait fort probablement de l’oestropause, une période de changements hormonaux semblable à la ménopause.

L’équipe de Mme Frick a ensuite montré que l’infusion d’oestradiol — le plus puissant des oestrogènes sécrétés par les ovaires — dans l’hippocampe, une structure du cerveau impliquée dans la mémoire, de souris femelles aidait celles-ci à se souvenir des objets présents dans leur environnement et de leur localisation. Cette infusion augmentait aussi la formation d’excroissances sur les neurones de l’hippocampe et du cortex préfrontal de ces animaux. Ces excroissances, appelées épines dendritiques, servent à établir la communication entre les différentes cellules du cerveau. Récemment, ces mêmes chercheurs ont mis en évidence le fait que l’oestradiol consolide la mémoire en agissant simultanément sur ces deux structures, qui sont dotées de récepteurs qui lui sont spécifiques, et en renforçant les connexions synaptiques entre elles.

Mais que se passe-t-il donc alors dans le cerveau des femmes qui entrent en ménopause ? « Les neurones adultes du cerveau des femmes ont besoin de niveaux élevés d’oestrogènes pour fonctionner correctement. Or, durant la ménopause, la disparition de cet important facteur trophique rend les neurones plus vulnérables aux attaques constantes des radicaux libres et des sous-produits du métabolisme. En plus de leur soutien trophique, les oestrogènes aident également à réduire la production et l’accumulation de protéines-amyloïdes qui forment des plaques dans la maladie d’Alzheimer », précise Mme Frick.

Gillian Einstein, professeur de psychologie à l’Université de Toronto et titulaire de la chaire de recherche Wilfred and Joyce Posluns en vieillissement et santé cérébrale des femmes, croit aussi que « le manque d’oestrogènes est un des facteurs qui accroît le risque d’Alzheimer chez les femmes ». Dans une étude qui n’a pas encore été publiée, son équipe a décelé des différences dans le cortex frontal et l’hippocampe des femmes privées d’oestrogènes en raison d’une ablation des ovaires par rapport aux femmes qui y sont toujours exposées.

Néanmoins, on continue de ne recommander une hormonothérapie de remplacement qu’aux femmes en cours de ménopause qui éprouvent des bouffées de chaleur, un état dépressif ou anxieux, des difficultés de concentration et des problèmes de mémoire. « Les directives invitent à ne prescrire que les plus faibles doses nécessaires pour soulager les symptômes, et ce, durant la plus courte période possible, car, comme tous les autres médicaments, les oestrogènes ont aussi des effets secondaires », souligne Mme Frick. Elle croit, comme Mme Einstein, qu’une hormonothérapie aux oestrogènes devrait sérieusement être envisagée pour les femmes auxquelles on a retiré les ovaires, de même que pour celles dont la ménopause survient naturellement avant l’âge de 50 ans, car « des données suggèrent que ce serait bénéfique ».

Par contre, « commencer une telle thérapie une dizaine d’années après la ménopause ne sera pas salutaire, et pourrait même s’avérer néfaste, car les cellules du cerveau auront subi des altérations qui feront en sorte qu’elles ne répondent plus à la thérapie aux oestrogènes comme elles l’auraient fait 10 ans plus tôt », affirme Mme Frick.

Il existe une multitude d’hormonothérapies de remplacement, chacune étant composée de plusieurs formes différentes d’oestrogènes. L’équipe de Mme Einstein cherche à savoir lesquelles sont bénéfiques pour prévenir le déclin de la mémoire. « Actuellement, la plupart des données suggèrent que celles qui sont composées de 17-oestradiol sont préférables à celles qui n’en contiennent pas », affirme-t-elle.

La perte d’oestrogènes est un important facteur de risque, mais ce n’est pas le seul. Il y a aussi la nutrition, l’exercice, le style de vie, la présence ou non de maladies cardiovasculaires et de diabète.

Depuis que Karyn Frick comprend mieux où et comment l’oestradiol favorise la mémoire, elle s’est associée à un chimiste et à un pharmacologue pour concevoir un composé semblable à l’oestradiol, mais qui se lierait uniquement à l’un des deux types de récepteurs auxquels l’hormone se fixe normalement dans le cerveau. « Le composé que nous avons mis au point cible sélectivement les récepteurs ? des oestrogènes, qui sont reconnus pour engendrer les effets bénéfiques de l’oestrogène sur la cognition, et sur les autres symptômes de la ménopause. Cette molécule ignore les récepteurs ? qui sont associés à plusieurs des effets négatifs de la thérapie hormonale de remplacement, dont le cancer du sein et les maladies cardiovasculaires », explique-t-elle tout en spécifiant que cette nouvelle molécule, bien que prometteuse, n’a jusqu’à maintenant été étudiée que chez l’animal.

Pour sa part, Mme Einstein rappelle que « la maladie d’Alzheimer est une pathologie multifactorielle. « La perte d’oestrogènes est un important facteur de risque, mais ce n’est pas le seul. Il y a aussi la nutrition, l’exercice, le style de vie, la présence ou non de maladies cardiovasculaires et de diabète. Il y a d’importantes données indiquant que la diète peut contribuer à réduire le risque de la maladie », dit-elle.