Pour quelques données de plus

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Steven Guilbeault fait paraître un essai sur l’intelligence artificielle.
Photo: Justine Latour Steven Guilbeault fait paraître un essai sur l’intelligence artificielle.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Surtout connu pour son militantisme écologique, Steven Guilbeault fait paraître cette semaine un essai sur l’intelligence artificielle aux Étidions Druide. Pour illustrer les multiples facettes de cette technologie, il reprend le titre d’un classique du western réalisé en 1966 par Sergio Leone : Le bon, la brute et le truand. Dans son livre, il explique tour à tour pourquoi il anticipe des bienfaits en matière d’énergie et de santé, des menaces pour la vie privée et la démocratie, ainsi que des répercussions ni tout à fait positives ni tout à fait négatives en matière d’emploi. 

Le Devoir : Après une carrière consacrée à la cause écologique, pourquoi écrire sur l’intelligence artificielle ?

Steven Guilbeault : Chez Équiterre, on avait commencé il y a plusieurs années à s’intéresser à la question de l’électrification des transports. On a découvert que l’étape après l’électrification, c’était l’autonomie. On aboutit inévitablement à l’IA. C’est par l’environnement que je suis arrivé à l’IA.

Vous semblez voir dans le véhicule autonome un pivot qui permettra à la transition énergétique de se réaliser. Pourquoi et comment va-t-il accélérer ce virage ?

Les compagnies qui travaillent sur l’autonomie ne le font pas avec des véhicules à essence ou au diesel, pour la simple et bonne raison que les véhicules autonomes électriques peuvent se recharger seuls, sans intervention humaine, avec par exemple des bornes de recharge par induction. L’autonomie appelle l’électrification du transport. Le lien avec les énergies renouvelables, c’est que les entreprises techno- logiques ont été très critiquées parce que leurs serveurs utilisaient beaucoup d’énergies fossiles. Maintenant, elles prennent des engagements pour s’alimenter entièrement à des énergies renouvelables.

L’IA laisse cependant présager un recours à de plus en plus de centres de données, or, ceux-ci sont énergivores. Ce besoin énergétique de l’IA vous inquiète-t-il ?

C’est un enjeu. Le fait qu’on se dirige de plus en plus vers une production électrique renouvelable fera cependant en sorte qu’il sera beaucoup moins important d’un point de vue climatique. Il reste la question énergétique, mais il se fait beaucoup de recherche et d’innovation de ce côté. Il y a des centres de serveurs installés dans des pays nordiques pour économiser sur la climatisation grâce à l’air ambiant. On voit même des projets d’en mettre sous l’eau. On peut supposer que cette tendance va se poursuivre.

Les répercussions de l’IA sur la démocratie semblent davantage vous inquiéter. Craignez-vous que la liberté de parole soit limitée par l’IA ?

Je ne crains pas tant pour le droit de parole ou les droits de la personne que pour la santé de nos démocraties. Des données ont été utilisées pour manipuler des électeurs, notamment lors du vote sur le Brexit. Il manque un cadre législatif réglementaire dans plusieurs de nos démocraties sur l’utilisation de ces données. Le Règlement général sur la protection des données en Europe est une première tentative intéressante. Ce n’est pas une loi parfaite, mais j’estime que beaucoup de démocraties, notamment le Canada, devraient s’en inspirer.

Vos craintes initiales concernant les effets de l’IA sur les emplois se sont en revanche nuancées au fil de vos rencontres et de vos recherches…

Prenons l’exemple de l’électrification des transports, qui ont déjà des impacts sur le secteur pétrolier. Nos gouvernements ont deux choix. On peut jouer à l’autruche et se dire que les emplois dans ce secteur ne vont pas très bien, mais que ça va revenir comme dans le passé, ou se dire que ça ne redeviendra probablement jamais comme avant. Je pense qu’on a une occasion. Plutôt que de se faire imposer cette transition par le marché, les entreprises, les changements technologiques, on peut l’embrasser et se dire qu’on va préparer les travailleurs et les communautés pour que cette transition soit plus facile. Plus nous jouons à l’autruche, plus nous risquons des chocs économiques et sociaux.

Pour permettre aux bons côtés de l’IA de se déployer et éviter ses plus grands dangers, la solution est-elle politique ?

Je pense effectivement que ça passe beaucoup par les politiques publiques. Ça passe aussi beaucoup par l’éducation. Je pense à nos jeunes, mais je cite un cas qui devrait faire école partout sur la planète : celui de la Finlande. Là-bas, une initiative renvoie des milliers de personnes de tous les domaines sur les bancs d’école pour les initier aux fondements de l’IA. Pas pour qu’elles deviennent programmeuses, mais pour qu’elles comprennent comment ça fonctionne, puis qu’ensuite on les associe à des gens en programmation pour développer des applications dans leur secteur d’activité. On devrait faire cela au Canada et aux États-Unis, parce que cela démystifierait ces technologies, offrirait toutes sortes d’occasions en matière d’emploi et générerait des économies dans divers secteurs.

Steven Guilbeault, «Le bon, la brute et le truand», ou comment l’intelligence artificielle transforme nos vies, Éditions Druide