Le jour où la machine surprendra l’homme

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale
Si l’ordinateur a réussi à battre l’humain aux échecs ou dans un contexte de jeu multijoueur, c’est qu’on arrive à représenter les problèmes d’apprentissage en calculs.
Photo: iStock Si l’ordinateur a réussi à battre l’humain aux échecs ou dans un contexte de jeu multijoueur, c’est qu’on arrive à représenter les problèmes d’apprentissage en calculs.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’intelligence artificielle fait couler beaucoup d’encre. Certains souhaitent y voir la réponse à tous les maux, alors que d’autres font preuve de réserve quant aux avancées technologiques dans ce domaine. Rencontre avec Shengrui Wang, chercheur et professeur à la Faculté des sciences de l’Université de Sherbrooke.

Le Devoir : À quel point l’intelligence artificielle fait-elle déjà partie de notre quotidien ?

Shengrui Wang : Nous y faisons face tous les jours. Acheter un billet d’avion, l’application Siri sur iPhone, Google Home, magasiner en ligne ou utiliser Google Maps, partout on rencontre de l’intelligence artificielle. C’est une technologie qui essaie de comprendre notre profil, nos besoins ou nos désirs pour nous proposer des produits ou suggérer des solutions.

Tout cela semble être basé sur les données massives…

Pour être la plus efficiente possible, l’IA doit être nourrie de données. Plus on a de données, mieux les machines apprennent. Par exemple, avec des données provenant d’images d’un cerveau, on peut apprendre à un système intelligent à reconnaître ou à localiser les tumeurs. Le grand défi, c’est surtout ce que l’on peut faire lorsqu’il y a peu de données disponibles.

Avez-vous des exemples dans votre pratique ?

Je développe par exemple une application destinée à prédire les risques de décès ou de réhospitalisation de gens atteints de maladies pulmonaires obstructives chroniques. Pour développer un tel système à partir de l’historique des patients, c’est difficile d’avoir suffisamment de données. Pour tout ce qui touche les systèmes de prédictions des événements reliés à la santé, nous disposons en réalité de très peu de données.

On a plutôt l’impression au contraire que les données pullulent dans le domaine de la santé…

Il y a beaucoup d’efforts mis sur la collecte des données, mais c’est complexe parce que les informations sont disparates : on va à l’urgence, dans une clinique, voir le médecin de famille, on est hospitalisé, et plusieurs de ces données ne sont pas interreliées du fait de difficultés techniques ou à cause de la protection de la vie privée. On fait beaucoup d’efforts pour mieux comprendre les trajectoires de santé, mais aussi pour offrir une médecine personnalisée et soutenir la recherche. Si on connaît mieux l’historique de santé des gens, on peut créer de meilleurs modèles pour répondre aux besoins des patients, outiller les intervenants, mieux utiliser les ressources et améliorer le fonctionnement des services de santé.

Pour le plus grand bénéfice des patients, donc…

Si l’on parle de santé, il s’agit d’améliorer les techniques de diagnostics. Si l’on parvient à prédire avec précision comment évolue l’état de santé d’un patient, on peut mieux planifier les interventions et les soins. C’est pourquoi la santé est un domaine où l’on intégrera beaucoup d’IA au cours des prochaines années.

Outre la santé, où pouvons-nous attendre d’importantes avancées en IA ?

Tout ce qui concerne le traitement de langage naturel et l’imagerie, ce sont des domaines relativement matures, des domaines qui peuvent s’appuyer sur beaucoup de données et où les modèles d’apprentissage fonctionnent très bien. Pour ma part, je crois qu’il peut y avoir beaucoup de développement ou de déploiement de technologie d’IA dans les années à venir dans le domaine des transports et de la voiture autonome. La finance, tant pour les banques que pour les assureurs, se développe beaucoup en IA également. Les techniques d’IA permettront de mieux faire parler les chiffres et d’avoir des prédictions plus justes. Le milieu de la sécurité publique pourra lui aussi bénéficier de l’IA, tout comme le secteur militaire.

Pour le plus grand bénéfice des citoyens ?

En recherche, on développe des algorithmes, des modèles pour résoudre un problème, mais ces techniques pourraient tout à fait être détournées. C’est un risque auquel nous sommes confrontés, et qu’on ne peut éviter. En tant que chercheurs et intervenants dans le domaine de l’IA, nous devons toujours prioriser les actions bénéfiques pour la société. Mais nos algorithmes et nos machines sont de plus en plus efficaces. Et nous ne cachons pas grand-chose puisque nos résultats sont publiés dans des revues. Rien ne permet d’affirmer que le fruit de nos recherches ne sera pas utilisé à mauvais escient.

Quant à la machine elle-même, pourrait-elle devenir assez intelligente pour être autonome et dépasser l’humain ?

L’ordinateur fait beaucoup mieux que les êtres humains chaque fois qu’il y a des calculs. Si l’ordinateur a réussi à battre l’humain aux échecs ou dans un contexte de jeu multijoueur, c’est qu’on arrive à représenter les problèmes d’apprentissage en calculs. Cette partie du travail a été réalisée par des humains. Ça prend une certaine capacité d’abstraction et d’analyse que les ordinateurs n’ont pas encore et que seul l’humain maîtrise.

Pour l’instant…

Je ne crois pas que dans un futur immédiat, les ordinateurs développeront cette capacité-là. Ceci étant dit, les robots et les drones présentent des technologies très avancées. Ils pourraient travailler ensemble, tout en étant contrôlés à distance par des humains. Ensemble, ils pourraient sans doute faire des choses qui pourraient surprendre en générant des idées ou des actions que les humains n’auraient jamais pu envisager.