Des médicaments néfastes pour la santé

Les antibiotiques, l’antidiabétique metformine et la méthylprednisolon, prescrite pour traiter les maladies inflammatoires de l’intestin, font partie des médicaments qui transforment profondément le microbiome.
Photo: Mark Lennihan Associated Press Les antibiotiques, l’antidiabétique metformine et la méthylprednisolon, prescrite pour traiter les maladies inflammatoires de l’intestin, font partie des médicaments qui transforment profondément le microbiome.

Jusqu’ici, on ne s’est intéressé principalement qu’à l’efficacité des médicaments à traiter une pathologie. On découvre depuis peu que ceux-ci peuvent aussi influer sur le microbiome de la personne qui les absorbe.

Daniel Figeys, de l’Université d’Ottawa, a mis au point une technologie qui lui a permis de voir que la consommation non seulement de médicaments, mais aussi de certains produits naturels et additifs alimentaires entraîne d’importants changements fonctionnels dans la flore intestinale qui sont susceptibles d’avoir des conséquences néfastes sur la santé.

Lors d’une conférence qu’il présente aujourd’hui, mercredi, dans le cadre du congrès de l’Acfas, qui se poursuit cette semaine à l’UQO, à Gatineau, M. Figeys révélera les premiers résultats de ses recherches. Celles-ci ont consisté à étudier l’effet de divers médicaments et autres substances chimiques sur le microbiome d’individus obtenu à partir d’un échantillon de leurs selles ou de lavage de leurs intestins.

« Ces prélèvements ont été maintenus dans des conditions anaérobiques semblables à celles prévalant dans le côlon où vivent la majorité des microbes qui composent le microbiome pendant qu’on appliquait sur eux divers composés. On mesurait les changements que ces composés induisaient sur le microbiome à l’aide de techniques génomiques et protéomiques », a précisé en entrevue Daniel Figeys, qui est directeur du département de biochimie, microbiologie et immunologie de l’Université d’Ottawa.

Son équipe a observé qu’environ 20 % des médicaments qu’elle a testés « entraînaient des changements majeurs dans le microbiome qui compromettaient les fonctions que ce dernier remplit normalement. »

« Ces changements pouvaient se traduire par la perte de certaines espèces de bactéries et la croissance d’autres espèces. On a vu qu’en changeant la composition du microbiome, certains médicaments pouvaient avoir un impact sur la production d’acides gras ou indirectement sur des voies de signalisation qui sont importantes pour produire ces composés. »

« Or, les bactéries du microbiome produisent, à partir des aliments, comme les fibres, des acides gras qui sont essentiels pour maintenir les cellules épithéliales du côlon en bonne santé. Quand les bactéries produisent moins d’acides gras, les cellules épithéliales meurent de faim et dépérissent », explique M. Figeys.

Les chercheurs ont également découvert qu’environ 40 % des médicaments testés affectaient le microbiome, sans toutefois le transformer de façon aussi drastique. Un autre 40 % des composés étudiés n’induisait que des changements très spécifiques chez certains individus, « ce qui veut dire que ces médicaments avaient un effet différent d’une personne à l’autre ».

Des médicaments identifiés

Parmi les substances passées sous la loupe, l’ibuprofène a induit « des effets sévères chez certaines personnes, ce qui laisse penser qu’à long terme, cet anti-inflammatoire courant serait néfaste pour la santé ».

Les antibiotiques, l’antidiabétique metformine et la méthylprednisolon, qui est prescrite pour traiter les maladies inflammatoires de l’intestin, font également partie des médicaments qui transforment profondément le microbiome.

La berbérine, un produit naturel que certaines personnes consomment de façon régulière, en Asie, pour contrôler les triglycérides et le diabète de type 2, a un effet antimicrobien qui réduit l’abondance du microbiome. Et certains des dérivés de la berbérine ont carrément des effets nocifs, affirme le chercheur.

Même si elle ne modifie pas l’abondance du microbiome, la digoxine, qui est administrée pour traiter l’insuffisance cardiaque, en affecte certaines fonctions. Des études préliminaires sur les édulcorants artificiels ont montré que certains d’entre eux ont des effets drastiques sur la composition du microbiome.

Au cours des trois prochaines années, l’équipe de M. Figeys prévoit d’examiner les effets de 1000 substances : médicaments, produits naturels et composés ajoutés aux aliments transformés vendus sur le marché, comme les succédanés du sucre et les surfactants, qui donnent une certaine consistance aux aliments, voire les pesticides contenus dans les ingrédients de base.

À la lumière de ces résultats, les chercheurs croient que « tous les médicaments et les composés qui sont introduits dans les aliments devraient faire l’objet de telles analyses », ce qui permettrait d’établir « une classification des médicaments en fonction de leurs effets sur le microbiome ».

« On sait que des changements dans la composition du microbiome sont associés, voire impliqués dans certaines maladies, comme l’obésité, le diabète de type 2, la maladie de Crohn et la colite ulcéreuse. Des études récentes ont même établi un lien entre des changements du microbiome et la dépression, l’anxiété et la schizophrénie. »

« Compte tenu de toutes ces observations, il faut se préoccuper de l’effet des médicaments et autres composés sur le microbiome, car, à long terme, ces substances pourraient avoir des effets nocifs sur la santé », affirme le chercheur.