Le Grand Nord, une «pharmacie» menacée

Un spécimen de lichen «Stereocaulon paschale»
Photo: Université Laval Un spécimen de lichen «Stereocaulon paschale»

Voyant comment le réchauffement climatique influe rapidement sur le Grand Nord québécois, Normand Voyer, du Département de chimie de l’Université Laval, s’est donné comme mission d’étudier sa flore qui, croit-il, regorge de nouvelles substances dotées de propriétés intéressantes pour la médecine et pour l’industrie des parfums.

Dans le cadre du congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) qui débute ce lundi à l’Université du Québec en Outaouais, M. Voyer présente les résultats préliminaires de ce projet tout en soulignant les promesses de découvertes qu’il laisse entrevoir.

Les plantes du Grand Nord québécois font face à divers stress, dont le froid, le manque d’eau, une exposition prolongée (d’environ 20 heures par jour pendant six mois) aux rayons ultraviolets et l’attaque de prédateurs. « Elles se sont adaptées à ces stress en développant des mécanismes moléculaires de protection. C’est pourquoi nous sommes convaincus que les plantes nordiques renferment des substances inédites possédant une activité biologique intéressante ou d’autres propriétés potentiellement utiles », souligne en entrevue M. Voyer, tout en rappelant que plus de 40 % de tous les médicaments sur le marché sont des substances naturelles ou des produits dérivés qui ont été améliorés : comme l’aspirine, ou acide acétylsalicylique, par exemple, qui est composée d’acide salicylique provenant de l’écorce du saule, et comme le taxol, qui est utilisé pour traiter le cancer du sein et qu’on extrait de l’écorce de l’if du Pacifique.

« Le Grand Nord québécois se transforme très rapidement en raison des changements climatiques qui ont un impact substantiel sur cette région. Le réchauffement favorise notamment l’expansion d’espèces envahissantes qui supplantent les espèces indigènes. Nous sommes en train de perdre une chimiodiversité qui potentiellement pourrait être très utile, mais que nous connaissons très peu, car le contenu phytochimique de moins de 3 % des végétaux du Grand Nord a jusqu’ici été étudié », affirme le chimiste. D’où l’importance de la mission qu’il s’est donnée d’aller récolter et étudier les plantes de ce territoire.

L’équipe de M. Voyer a ainsi prélevé, en concertation avec la collectivité inuite d’Umiujaq, un village du Nunavik sur les rives de la baie d’Hudson, des spécimens d’espèces de lichens qui n’avaient jamais été étudiées. En laboratoire, la doctorante Claudia Carpentier a découvert parmi les 13 substances chimiques que renfermait l’espèce de lichen Stereocaulon paschale deux nouveaux composés qui n’avaient encore jamais été identifiés. « Il s’agit de deux substances inédites sur notre planète parmi les 150 millions de composés chimiques que l’on connaît », souligne M. Voyer.

Mme Carpentier a pu démontrer que ces deux composés présentaient une activité anti-inflammatoire : ils diminuaient la réponse inflammatoire des cellules qu’on avait stressées pour les rendre inflammatoires. « Ces composés pourraient donc servir de base à la préparation d’un médicament », avance M. Voyer.

En plus des différentes espèces de lichens qu’ils ont récoltés, les chercheurs ont également rapporté des échantillons d’une espèce invasive qui prospère allègrement dans le Nord québécois : un arbuste du nom de Betula glandulosa, ou bouleau nain. « À mesure que cet arbuste se répand, il empêche les lichens et les petits fruits de se reproduire, car il leur fait de l’ombre. Nous l’étudions aussi dans l’espoir de trouver de nouvelles fragrances qui seraient uniques au monde et qui pourraient être utilisées par l’industrie des parfums et des cosmétiques, ce qui permettrait de le valoriser et de développer une économie locale », précise M. Voyer.

À ce jour, les chercheurs de Québec ont identifié plus d’une trentaine de composés dans cet arbuste, dont certains ont une activité cytotoxique, qu’ils espèrent mortelle pour les cellules cancéreuses.

Ils ont également réussi à produire des huiles essentielles. Ils s’appliquent maintenant à caractériser les composés chimiques qu’elles contiennent et à les comparer avec ce qui est connu afin d’identifier de nouvelles molécules aromatiques.

M. Voyer et son étudiante Claudia Carpentier s’intéressent également à Racomitrium lanuginovum, une mousse commune du Grand Nord québécois qui est dotée d’agents antifongiques et antimicrobiens pour se protéger des champignons, des microbes et des prédateurs, comme les insectes et les petits rongeurs.

« C’est un projet d’envergure, mais qui mérite d’être réalisé, ne serait-ce que pour aider les Premières Nations à s’adapter. Nous visons à développer le Nord, mais tout en respectant les écosystèmes afin de préserver la richesse moléculaire qu’ils renferment, que j’appelle la chimiodiversité », souligne M. Voyer.


Une version précédente de cet article faisait mention des « Premières Nations d’Umiujaq », alors qu'Umiujaq est en fait un village inuit. Nos excuses.