Une police d’assurance en prévision des changements climatiques

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Des travaux s’attardent à l’érable à sucre, dont la littérature documente déjà une diminution généralisée de la croissance au Québec.
Photo: Getty Images Des travaux s’attardent à l’érable à sucre, dont la littérature documente déjà une diminution généralisée de la croissance au Québec.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Des recherches permettent d’orienter l’aménagement de nos forêts pour les rendre plus résistantes et résilientes aux changements climatiques.

Les arbres du Québec risquent-ils de manquer d’eau avec les changements climatiques ? Pour obtenir une réponse à cette question, Audrey Maheu, professeure en écohydrologie à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), simule les stress hydriques auxquels les forêts risquent d’être exposées dans le futur. Pour y arriver, elle utilise des données météorologiques, des simulations climatiques ainsi que des informations décrivant le type de sol et de végétations. Son but ? Anticiper l’évolution de la teneur en eau dans les sols de l’ensemble des forêts de l’Outaouais. Faute d’informations sur le taux d’humidité à cet endroit, elle a d’abord testé son approche avec la forêt Duchesnay, près de Québec, à l’aide de données du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.

Les résultats préliminaires seront présentés le 30 mai prochain, lors du colloque « Vulnérabilité, adaptation et résilience des écosystèmes canadiens aux changements globaux », organisé par l’Institut des sciences de la forêt tempérée (ISFORT) de l’UQO. Quels sont-ils ? Elle observe une augmentation de la sévérité et de la durée des stress hydriques dans cette étendue boisée à l’horizon 2100. « Mais il n’y a pas nécessairement de consensus entre les modèles climatiques, nuance-t-elle. Certains semblent indiquer une tendance plus forte, alors qu’avec d’autres modèles c’est très modéré et il n’y a pas un très gros changement. »

Une telle conclusion peut sembler floue pour les néophytes. Or, elle se révèle très concrète aux yeux d’Audrey Maheu. « S’il y a des incertitudes, ça veut dire qu’il faut se garder une marge de manœuvre, précise-
t-
elle. Plutôt que de faire un type d’aménagement spécifique, ça peut vouloir dire d’essayer d’aller chercher les avantages associés à différents types d’aménagement forestier. »

Clé de voûte pour renforcer l’adaptation

Dans ses travaux, Frédérik Doyon, professeur en écologie appliquée à l’aménagement forestier, tente justement de découvrir ce qui rend des arbres plus aptes à traverser sans trop de heurts des périodes arides.

Depuis 2015, il mène le projet de recherche Forêt s’Adapter, qui étudie les vulnérabilités des forêts de feuillus de la Vallée-du-Haut-Saint-Laurent aux sécheresses, mais aussi aux insectes, aux espèces exotiques et aux polluants atmosphériques. « On fait ça pour trouver la clé de voûte qui viendra renforcer la capacité d’adaptation des forêts et trouver une sylviculture […] qui va les rendre soit plus résistantes, soit plus résilientes. »

Ses travaux s’attardent particulièrement à l’érable à sucre, dont la littérature documente déjà une diminution généralisée de la croissance dans les érablières du Québec. En cause : les pluies acides, ainsi que des étés de plus en plus secs qui favorisent le hêtre à leur détriment. Mais Frédérik Doyon a réalisé des découvertes surprenantes à leur sujet en étudiant l’influence de la topographie à petite échelle. Au début du projet Forêt s’Adapter, il s’attendait à ce que les érables situés sur des monticules subissent davantage d’effets négatifs liés aux stress hydriques que ceux dans des creux où s’accumule davantage d’eau. Or ses observations ont démontré le contraire !

Il a donc commencé à analyser la disposition des racines, qui l’a mené à une nouvelle hypothèse, celle de l’« enracinement paresseux ». « Sil’arbre est dans un site déjà bien pourvu en eau, il n’a aucun effort à faire pour déployer son système racinaire », explique-t-il. Ceux sur des buttes, au contraire, étendent leur système racinaire en profondeur. Dans la poursuite de sa recherche, un autre élément s’est dévoilé : au début du printemps, la nappe phréatique est gorgée d’eau et restreint le volume dans lequel les arbres dressés dans des creux peuvent produire des racines fines. Cela les rend ensuite plus vulnérables à une baisse rapide de l’eau dans le sol. Ses découvertes lui permettent désormais de suggérer, lors de coupes de jardinage, de garder les érables situés sur des monticules, favorables à leur survie en cas de sécheresse.

Il s’inquiète aussi de la perte de biodiversité dans certaines érablières. « Les acériculteurs ont tendance à purifier leur peuplement », dit-il en évoquant les arbres, arbustes et plantes herbacées qu’ils éliminent. De plus, il soulève l’importance de trouver des approches culturales pour améliorer la diversité génétique au sein d’une même espèce d’arbre, potentiellement réduite en raison des aménagements passés en acériculture.

Aux arbres, citoyens !

« Quand on gère nos forêts pour maximiser une biodiversité, c’est notre police d’assurance, rappelle Katrine Turgeon, professeure en modélisation et écologie aquatique à l’UQO. Plus on a de la diversité dans nos forêts, plus ça nous permet de faire face aux changements climatiques. » L’enjeu concerne l’ensemble de la société. « Au Québec, plusieurs de nos espèces menacées ou vulnérables se trouvent en forêt privée », souligne la chercheuse.

La Chaire de recherche sur les enjeux sociaux de la conservation (CESCO), dont elle est cotitulaire, vient de voir le jour. L’une de ses missions consiste justement à trouver des solutions pour mettre à contribution les propriétaires. « Si les gens sur des terres privées ne sont pas sensibilisés et ne font pas une gestion soutenable de leurs boisés, on n’y arrivera pas », dit-elle. Après avoir réalisé une recension des écrits sur le sujet, elle a tenu deux ateliers consultatifs avec la collaboration de deux conseils régionaux de l’environnement, soit ceux de Chaudière-Appalaches et de la Montérégie.

Son but ? Mieux cerner les perceptions et préoccupations de divers acteurs au sujet de la conservation des habitats faunique en terre privée. Malgré des enjeux différents dans les deux régions, les commentaires se recoupaient. Les participants ont nommé la fiscalité municipale comme un frein. Ils ont également manifesté un intérêt à s’impliquer et à être consultés pour accroître les actions de conservation volontaires. Un besoin criant de sensibilisation et de communication s’est aussi dégagé de l’exercice.