La francophonie canadienne et l’avancement des sciences

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
Selon le professeur Patrick Noël, la langue n'est pas seulement un média neutre et un véhicule de transmission.
Photo: Getty Images Selon le professeur Patrick Noël, la langue n'est pas seulement un média neutre et un véhicule de transmission.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les diverses langues entretiennent un rapport asymétrique avec la science, une réalité d’autant plus ancrée en contexte linguistique minoritaire. Si l’anglais est la langue dominante dans le domaine, comment s’assurer que la science continue à être pratiquée, vulgarisée et diffusée dans les communautés francophones du Canada ?

C’est du moins la question à laquelle le colloque de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) tentera de répondre, les 30 et 31 mai prochains, en exposant l’état de l’avancement des sciences dans la francophonie canadienne. Des chercheuses et chercheurs, toutes disciplines confondues, ainsi que les organisations les représentant entendent bien y exprimer leurs défis et leurs besoins.

« La langue n’est pas seulement un média neutre et un véhicule de transmission, fait valoir Patrick Noël, professeur au Département des sciences humaines et sociales de l’Université Saint-Boniface à Winnipeg. Elle porte des valeurs qui forcément colorent la façon dont on fait la science. »

Mais est-ce que la langue a véritablement un impact sur les sujets couverts par la recherche ? En sciences sociales, la réponse semble assez évidente pour François Charbonneau, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, membre du conseil d’administration de l’Acfas et responsable du colloque. Celui qui a fait une maîtrise sur la Deuxième Guerre mondiale s’est intéressé au refus du Québec lors du plébiscite canadien sur la conscription de 1942. « Nous sommes tous affectés par la façon dont on nous a présenté les choses », dit-il.

La recherche isolée

Comment s’assurer alors que les chercheurs francophones hors Québec ne soient pas désavantagés ? Puisque l’isolement, selon Patrick Noël, demeure l’enjeu prioritaire. « Les demandes de subventions peuvent officiellement être remplies en français, mais pour augmenter ses chances, on doit nécessairement publier, fait-il valoir. Or, la majorité des grandes revues scientifiques sont en anglais. On doit parfois renoncer à notre langue pour avancer. » Et le cercle se répète : moins de diffusion, moins d’argent, moins de ressources, moins de prestige.

Depuis 1989, les Cahiers franco-canadiens de l’Ouest, publication du Centre d’études franco-canadiennes de l’Ouest (CEFCO) de l’Université Saint-Boniface, diffusent en français des articles de recherche scientifique. Si ce genre de revue francophone existe dans l’espace, justement créé pour pallier le manque de diffusion francophone, « la logique du champ scientifique même fait en sorte que les chercheurs leur tournent le dos, laisse tomber Patrick Noël. La science est aveugle à ces considérations linguistiques. »

François Charbonneau croit aussi que ces publications scientifiques francophones sont considérées comme « moins prestigieuses » par la communauté. Le professeur note toutefois qu’« énormément d’initiatives » ont vu le jour pour favoriser l’avancement et la diffusion des sciences en contexte minoritaire francophone. « La recherche se fait, dit-il. Le verre est à moitié plein. » Le Centre de la francophonie des Amériques, par exemple, né en 2006, découle de la volonté politique du gouvernement du Québec de mettre en mouvement la francophonie des Amériques.

Le problème, selon lui, demeure la tendance à valoriser un seul style de recherche. Un défi pour celles et ceux qui travaillent sur des sujets hors du courant dominant. Les demandes de subvention deviennent alors plus complexes. « Ça a le potentiel d’être dramatique pour les communautés. Ça prend des intellectuels pour fouiller, raconter et critiquer leur histoire. Mais pour y arriver, ils doivent avoir des moyens, du matériel et du temps. »

Il montre du doigt le productivisme qui accable les universités depuis une trentaine d’années, et son effet pervers sur les travaux en français, surtout en contexte minoritaire. « Il est toujours curieux de voir des travaux potentiellement intéressants pour les communautés francophones publiés seulement en anglais. »

Œuvrer en enclave

Depuis une quarantaine d’années, la recherche, en milieu juridique notamment, a permis le développement de mécanismes pour préserver le fait francophone au Manitoba, dont la survie demeure précaire. Au dernier recensement de 2016, 40 525 personnes, soit 3,3 % de la population, déclaraient avoir le français pour langue maternelle. 90 % de la francophonie manitobaine se trouve à Winnipeg ou à moins d’une heure de la capitale.

« La science participe à l’épanouissement des communautés francophones en milieu minoritaire, signale Patrick Noël. La recherche porte ainsi souvent sur les enjeux qui les concernent, alors qu’elle devrait ratisser des sujets beaucoup plus larges. La science dépend davantage des demandes de la communauté que dans un espace majoritaire. » L’horizon est petit et les sujets ont peu de résonance, donc.

« Les chercheurs ont des réalités différentes d’une province à l’autre », rappelle Laura Pelletier, agente aux membres et au développement de la francophonie canadienne de l’Acfas. Quitter sa province pour poursuivre ses études supérieures ou étudier en anglais, telle est souvent la question. « Ceux qui œuvrent hors Québec sont souvent formés ailleurs au Canada ou à l’international. Ce qui est attendu d’eux est différent », ajoute Patrick Noël.

Entre les outils structurants, la circonscription des demandes « légitimes » aux bailleurs de fonds, les thèmes à privilégier pour les nouvelles générations de chercheurs et les meilleurs moyens de travailler avec les communautés, l’idée, selon François Charbonneau, est de sortir de ces deux jours de discussions avec un plan d’action concret. « Le colloque doit être un fer de lance. »

Patrick Noël, lui, souhaite sensibiliser le Québec et le Canada français à la pratique « isolée » de la science en milieu minoritaire. Il croit, comme le responsable de l’événement, que les organismes devraient en tenir compte dans la distribution des subventions. « C’est aussi la tâche des bailleurs de fonds d’être sensibles au fait que certains domaines exigent une aide spécifique. Mais encore faut-il la cibler », prévient François Charbonneau.