Orienter le regard des personnes autistes

Les chercheurs ont présenté à des personnes vivant avec un TSA et à des personnes neurotypiques deux catégories de tableaux: des tableaux ayant un contenu social, car on y trouvait un être humain, et des tableaux plus neutres, comme des natures mortes sans personnage. À gauche: Fernand Pelez, «Gamin des rues», 1880. À droite: Jan Davidsz de Heem, «Nature morte de banquet avec vue sur un paysage», vers 1645.
Photo: Denis Farley MBAM / Christine Guest MBAM Les chercheurs ont présenté à des personnes vivant avec un TSA et à des personnes neurotypiques deux catégories de tableaux: des tableaux ayant un contenu social, car on y trouvait un être humain, et des tableaux plus neutres, comme des natures mortes sans personnage. À gauche: Fernand Pelez, «Gamin des rues», 1880. À droite: Jan Davidsz de Heem, «Nature morte de banquet avec vue sur un paysage», vers 1645.

Les oeuvres d’art semblent aider les personnes autistes à apprivoiser les visages humains. C’est du moins ce qui ressort d’une recherche visant à étudier comment les adultes autistes présentant un syndrome d’Asperger perçoivent les oeuvres d’art. L’étude réalisée au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a également cherché à savoir si la participation à des ateliers inspirés de l’art-thérapie modifiait leur façon d’aborder les oeuvres d’art.

Dans un premier temps, les chercheurs ont présenté à des personnes vivant avec un trouble du spectre de l’autisme et à des personnes neurotypiques âgées de 18 à 50 ans deux catégories de tableaux : d’une part, des tableaux ayant un contenu social, car on y trouvait un être humain dans une situation susceptible d’induire une émotion telle que le dégoût, la frustration ou la colère, et d’autre part, des tableaux plus neutres, comme des natures mortes sans personnage.

 

À l’aide d’un système de capture du regard composé de caméras, ils ont enregistré la façon dont les participants, autistes et neurotypiques, regardaient l’oeuvre pendant les 15 premières secondes d’observation. En indiquant où la personne regardait et à quel moment elle le faisait, ce système a permis aux chercheurs de savoir si les autistes recherchaient l’information qui leur semblait pertinente au même endroit que les neurotypiques.

Visages

Les chercheurs avaient comme hypothèse de base que les autistes ne regardaient pas les oeuvres ayant un contenu social de la même manière que les neurotypiques en raison de leurs problèmes d’interaction sociale, de perception, d’expression et de régulation des émotions. Toutes les études antérieures effectuées avec des photographies ou des scènes de la vie réelle avaient en effet montré que, contrairement aux neurotypiques, les autistes tendent à éviter de regarder les visages.

Inversement à ce qui était attendu, les mesures ont révélé que les autistes passaient autant de temps à examiner le visage du personnage représenté dans le tableau que les neurotypiques.

« Comme une oeuvre d’art est une représentation abstraite de la réalité, les autistes regardent les mêmes régions, y compris les éléments sociaux comme les visages, que les neurotypiques », explique Bruno Wicker, chercheur invité au Département de psychologie de l’Université de Montréal qui a mené l’étude avec l’étudiante à la maîtrise Audrey Charlebois. Cela corrobore un peu cette idée voulant que quand l’information sociale est abstractisée, par exemple quand une photo est devenue un dessin, elle est plus digeste pour les autistes, et c’est moins intimidant pour eux qu’une vraie personne. « C’est pourquoi ils abordent le tableau de la même manière que les personnes neurotypiques. Il est bien connu que les personnes autistes n’ont pas de problèmes à utiliser des pictogrammes, par exemple, qui sont des éléments schématiques et dessinés d’informations sociales, alors que quand il s’agit d’élément de la vie réelle, elles ont plus de mal. »

Stratégie différente

Les chercheurs ont toutefois remarqué que les autistes exploraient les oeuvres à contenu social selon une chronologie différente, ce qui ne fut pas le cas lors de l’observation des oeuvres sans référence sociale, comme les paysages et les natures mortes. Dans ce dernier cas, aucune différence n’a été décelée entre les deux groupes de participants dans la manière de regarder ces oeuvres à contenu neutre.

Alors que les neurotypiques posent le regard en tout premier lieu sur le visage « parce que, pour eux, il s’agit de l’information la plus pertinente », les autistes ne visent pas le visage tout de suite et s’intéressent plutôt à autre chose, comme un détail de la scène. « Ils vont regarder le visage ensuite dans les 15 secondes et vont passer autant de temps dessus que les neurotypiques, mais pas au même moment. C’est tout à fait cohérent avec ce que l’on connaît des autistes, qui n’accordent pas un traitement privilégié aux informations sociales », souligne Bruno Wicker, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en France.

« Le fait que les autistes ne posent pas le regard sur le visage en premier lieu, comme le font les neurotypiques, pourrait expliquer pourquoi ils n’arrivent pas à adapter leur comportement suffisamment vite dans la vie quotidienne, car ils accusent ainsi un retard dans le traitement de l’information émotionnelle et sociale, qui est celle qui est la plus importante pour adapter nos comportements de manière adéquate », fait remarquer le neuroscientifique.

Ateliers

À la suite de cette première prise de mesures, les participants ont participé à dix semaines d’ateliers inspirés de l’art-thérapie, à raison de deux heures d’atelier par semaine. Les ateliers se divisaient en une heure de visite du musée en présence d’un guide qui expliquait ce que les artistes avaient voulu exprimer par leur oeuvre, suivie d’une heure de création en groupe où les participants réalisaient eux-mêmes une peinture ou une sculpture, explique Louise Giroux, responsable des programmes éducatifs au MBAM.

Les ateliers ont modifié la façon de regarder les oeuvres, mais leur effet s’est avéré différent pour chacun. « Les participants n’observaient plus les oeuvres de la même manière, mais chacun avait un pattern d’observation de l’oeuvre qui avait été influencé de manière unique, et ce, même chez les neurotypiques. Notre hypothèse était qu’on allait normaliser le regard des autistes en les exposant à l’art. En fait, ils ne se normalisent pas, ils ne deviennent pas plus neurotypiques qu’avant, l’effet est individuel. Ce qui est bien parce qu’on ne cherche pas nécessairement à les normaliser », commente M. Wicker.

Réaction émotionnelle

Les chercheurs ont également demandé aux participants de décrire les émotions qu’ils ressentaient lorsqu’ils regardaient les oeuvres pour la première fois, ainsi qu’après la série d’ateliers. Les données sur la réaction émotionnelle sont en cours d’analyse. « Nous cherchons à voir s’il y a des corrélations entre le regard et la résonance émotionnelle. On s’attend à voir une augmentation de la réaction affective aux oeuvres à la suite des ateliers, et ce, autant chez les autistes que chez les neurotypiques. On imagine que, comme on leur a expliqué ce que l’artiste a voulu exprimer dans son oeuvre, le ressenti sera mieux construit, l’expérience sera plus affective qu’elle ne l’était avant », avance M. Wicker, qui espère poursuivre l’étude avec « des sculptures, qui, en raison de leurs trois dimensions, provoqueront peut-être une perception différente ».

Ces résultats préliminaires ont été présentés au congrès de l’International Society for Autism Research (INSAR) qui a eu lieu du 1er au 4 mai dernier, à Montréal.