L’industrie 4.0: le pouvoir des données

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale
En réponse à ce nouveau modèle (l’industrie 4.0) les entreprises doivent donc se réinventer en tenant compte de la technologie disponible.
Photo: iStock En réponse à ce nouveau modèle (l’industrie 4.0) les entreprises doivent donc se réinventer en tenant compte de la technologie disponible.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En 2018, le CEFRIO questionnait les dirigeants d’entreprises manufacturières au Québec sur leur perception de l’industrie 4.0, un diminutif pour parler de la quatrième révolution industrielle. Bien que 55 % des répondants étaient au fait de ce changement de paradigme, seulement 8 % des entreprises ont mis en place des processus de production soutenus par des logiciels intégrés ou des solutions interconnectées. Connaissons-nous vraiment tout le potentiel de l’Internet des objets ?

Ces chiffres provenant de l’étude du CEFRIO ne surprennent pas du tout Alain Marchildon, président de CIO sur demande et conseiller accrédité RCTi, dont le rôle est d’accompagner les PME vers un virage 4.0. « La sensibilisation est essentielle. J’ai vu plusieurs plans numériques appuyés par le ministère de l’Économie et de l’Innovation ou encore le CEFRIO, mais une majorité d’entreprises ne bougent toujours pas. Il y a de beaux programmes en place, mais les entrepreneurs ne répondent pas à l’appel, soit à cause d’un frein financier, soit parce qu’ils doivent éteindre des feux ailleurs et que l’opérationnel prend toute la place. »

En effet, il n’est pas toujours évident, surtout pour des entreprises en croissance, de prendre du recul et de déployer des efforts supplémentaires pour plonger dans cette révolution numérique. D’autant que, pour y arriver, les champions doivent être mis à contribution. « Les dirigeants ont de la difficulté à retirer leurs “seniors” des activités courantes pour leur demander de réfléchir aux aspects numériques et d’implanter de nouvelles technologies », poursuit M. Marchildon. Le consultant est catégorique : le Québec est en danger et la concurrence, qui est aujourd’hui mondiale dans presque tous les secteurs, avance à grande vitesse.

Par où commencer ?

Le terme 4.0 renvoie au fait que nous en sommes maintenant à la quatrième révolution industrielle. La première était liée à l’arrivée de l’électricité, la seconde faisait émerger la notion de chaîne de montage, des processus organisés et de répétition. Sont ensuite venus l’informatisation, les systèmes intégrés et l’automatisation. « Avec l’industrie 4.0, tout est lié à Internet et tous les objets peuvent être connectés à moindre coût. On parle de démocratisation de la technologie, maintenant que l’interconnexion entre les systèmes et les machines est simplifiée. »

En réponse à ce nouveau modèle, les entreprises doivent donc se réinventer en tenant compte de la technologie disponible. Pour y arriver, la clé est de saisir les occasions et d’élaborer d’abord un plan numérique en priorisant une démarche participative qui ne négligerait surtout pas l’aspect humain. « Les gens ont peur du changement, remarque M. Marchildon. C’est pourquoi il faut démontrer rapidement tout le potentiel de l’Internet des objets industriels avant de s’attaquer à des projets à plus long terme. »

Digérer les données

Une fois le virage numérique amorcé, il faut trouver une façon de monnayer les données d’équipements connectés. « Par les données des machines, des équipements et des objets, les entreprises ont l’occasion de transformer leur modèle d’affaires. Elles peuvent gagner en efficacité sur le plan opérationnel, prédire des pannes, créer des dossiers de services, etc. Tout ça passe par le décodage d’importantes quantités de données, pour en sortir de l’intelligence artificielle », détaille Frédéric Bastien, p.-d.g. de Mnubo. 

Son entreprise, qui s’est donné pour mission de faire adopter l’IA aux PME, a bâti une plateforme vers laquelle les clients pointent leur flux de données pour que le logiciel reçoive les informations, les nettoie, les organise et les enrichisse. C’est la base pour passer au mode apprentissage automatique, faire des prédictions et optimiser plusieurs paramètres. Appareil de ventilation, systèmes complexes de valves, ascenseurs, robots, thermostats ne sont que quelques exemples d’appareils connectés qui génèrent des données et qui ont la capacité d’apprendre par les technologies d’intelligence artificielle. En pratique, tout ce qui est électrique peut être connecté.

Un passage obligé

Les PME, tant manufacturières qu’industrielles, devront s’y faire. L’intégration de la technologie 4.0 est essentielle à la survie des entreprises, prévient M. Bastien. « Les entreprises qui ne le feront pas vont disparaître. C’est aussi simple que ça. C’est inquiétant pour le Québec, qui est encore très en retard, parce que pour l’instant nos clients sont majoritairement aux États-Unis, au Japon et en Allemagne. Ils investissent des sommes considérables dans ce domaine. »

Selon lui, la vaste majorité des industries et des manufacturiers du Québec génèrent déjà des données. Il faut maintenant mettre en place une structure pour collecter et analyser ces dernières. « On peut commencer par un seul département, voire un seul robot. L’important est d’être bien accompagné. Il est utopique de penser que tout peut se faire à l’interne. C’est pourquoi il faut d’abord trouver le bon partenaire. La direction doit s’impliquer et s’assurer qu’on n’en reste pas à l’étape du projet-pilote, poursuit le spécialiste. Il ne faut surtout pas négliger le changement organisationnel que cela implique. C’est une caractéristique de ceux qui ont réussi : considérer à la fois la technologie et les changements que cela impliquait sur le plan de l’organisation. »

S’inspirer des meilleurs… au Québec

« On se plaint qu’Uber déstabilise l’industrie du taxi, mais c’est exactement ce genre d’impact que l’on risque de voir dans bien d’autres secteurs, dont l’Internet des objets. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas être les derniers », implore Frédéric Bastien. Heureusement, malgré un retard non négligeable, la province compte plusieurs exemples convaincants de réussite et d’innovation dans le domaine de l’industrie 4.0. Qui plus est, les dirigeants peuvent se tourner vers le gouvernement pour les aider à lever le voile sur tout le potentiel des projets d’innovations numériques en milieu industriel et manufacturier.