Linguistique: quand l’agriculture influence la parole

L’occlusion paléolithique bord à bord (à gauche) et la surocclusion moderne.<br />
 
Illustration: Timea Bodogan L’occlusion paléolithique bord à bord (à gauche) et la surocclusion moderne.
 

Jusqu’à maintenant, on croyait que l’éventail de milliers de sons du langage humain existait depuis l’émergence de notre espèce, Homo sapiens, il y a 300 000 ans. Mais voilà qu’une recherche faisant appel aux outils les plus récents de la science contredit cette théorie et révèle que les consonnes f et v seraient apparues assez récemment, soit au moment de l’invention de l’agriculture, au Néolithique, en raison du changement d’alimentation qui aurait entraîné une modification de la morphologie des mâchoires et, de ce fait, de l’appareil phonatoire.

En 1985, le linguiste américain Charles Hockett faisait remarquer que les sons « f » et « v » qui sont produits en posant la lèvre inférieure sur les dents supérieures, d’où leur nom de sons labiodentaux, étaient absents des langues parlées par les populations ayant un régime alimentaire de chasseurs cueilleurs. Un groupe de chercheurs l’Université de Zurich, de l’Université de Singapour et de l’Université Lumière Lyon 2 en France s’est appliqué à vérifier cette hypothèse.

Dans un premier temps, les récentes observations paléo-anthropologiques ont permis aux chercheurs de confirmer que la morphologie et la position des mâchoires des humains ont changé à partir du Néolithique. Les crânes adultes datant d’avant cette période marquée par l’adoption de l’agriculture présentent une denture dont les incisives supérieures et inférieures sont situées exactement les unes au-dessus des autres, engendrant ce qu’on appelle une occlusion bord à bord. Par contre, les crânes d’adultes ayant vécu au Néolithique ou plus récemment ont conservé quant à eux la surocclusion dentaire présente durant l’enfance, où les incisives supérieures sont légèrement décalées vers l’avant par rapport à celles de la mâchoire inférieure et les surplombent quelque peu.

Les êtres humains naissent tous avec une surocclusion, mais comme l’alimentation du chasseur-cueilleur se composait d’aliments fibreux, granuleux, somme toute plutôt durs, qui usaient rapidement les dents et nécessitaient d’importants efforts de mastication, la denture de ces hommes préhistoriques se transformait à l’âge adulte et acquérait par des mécanismes compensatoires une occlusion bord à bord.

« Quand on mange des aliments qui sont durs, les dents subissent une importante érosion. Or, les dents sont des structures vivantes qui ont toutes sortes de processus d’adaptation permettant un réajustement. Une éruption continue des dents et un changement de leur orientation dans les alvéoles pouvaient survenir au cours de la vie de l’individu afin de compenser l’usure », précise Dan Dediu, linguiste à l’Université de Lyon 2 et coauteur de l’étude qui a été publiée dans Science. « De plus, si les aliments sont plus durs à mâcher, l’os de la mandibule [mâchoire inférieure] répond à ce stress mécanique en grossissant afin de devenir plus puissant. Or, c’est ce grossissement qui a contribué au développement d’une occlusion bord à bord. Mais quand apparaît l’agriculture, la nourriture devient plus molle, et n’induit plus cette érosion des dents et cette pression mécanique sur la mâchoire, qui n’a alors plus besoin de croître. La surocclusion est donc conservée à l’âge adulte, ce qui augmente la probabilité d’émettre des sons labiodentaux. »

Dans un second temps, les chercheurs ont développé deux modèles biomécaniques des structures oro-faciales et musculaires, l’une associée à une occlusion bord à bord et l’autre à une surocclusion. Ils ont ensuite procédé à une simulation par ordinateur de la production des sons labiodentaux « f » et « v » par ces deux modèles d’occlusion. Les simulations ont ainsi indiqué que la surocclusion nécessitait 29 % moins d’effort musculaire que l’occlusion bord à bord, et ce, probablement en raison de la plus courte distance que les lèvres inférieures doivent parcourir pour rejoindre les incisives supérieures (pour produire un « f » et un « v ») dans le cas d’une surocculsion (0,8 mm) comparativement à celle d’une occlusion bord à bord (3,4 mm).

Le fait que la production de consonnes labiodentales était facilitée en surocclusion a, du même coup, accru la probabilité qu’elles soient prononcées accidentellement. « Cette probabilité est en soi relativement faible, mais sur de nombreuses générations, et des milliers d’énonciations accidentelles, les sons labiodentaux ont fini par être retenus [et incorporés au langage] », explique Balthasar Bickel, linguiste à l’Université de Zurich et auteur principal de l’article.

Qui plus est, « ces sons voyagent très bien acoustiquement et sont perçus très clairement. On peut donc imaginer que sur des générations et des générations, ces sons qui sont faciles à produire et faciles à entendre se sont transmis plus aisément [d’un locuteur à l’autre] et ont été assimilés au langage », ajoute Steven Moran de l’Université de Zurich et coauteur de l’article.

Les chercheurs ont pu confirmer une grande partie de leur hypothèse lorsqu’ils ont étudié en détail les langues parlées par des populations indigènes du Groenland, d’Afrique du Sud et d’Australie qui présentent pour la plupart une occlusion bord à bord et dont les dents antérieures sont fortement usées. Les linguistes ont en effet observé que les dialectes parlés par ces populations de chasseurs-cueilleurs ne contenaient aucun son labiodental ou presque. Seuls les jeunes membres de certaines petites sous-populations, comme celle de l’ouest du Groenland, qui a eu des contacts fréquents avec des Européens (Danois, Allemands et Norvégiens) depuis le XVIIIe siècle, ont adopté certains sons labiodentaux qui, le plus souvent, se retrouvent dans des mots empruntés au danois.

Pour étoffer leur hypothèse, les chercheurs se sont également appliqués à retracer l’apparition et la diffusion des sons labiodentaux dans l’histoire de la famille des langues indo-européennes qui sont parlées dans une vaste zone géographique allant de l’Islande à l’Inde orientale.

L’évolution linguistique de cette famille de langues ayant été abondamment étudiée et comprise, il a été possible de reconstituer à l’aide de modèles statistiques comment certains sons étaient produits et sonnaient phonétiquement par le passé. On sait ainsi qu’en latin, les labiodentales faisaient déjà partie de l’inventaire phonologique, comme dans filius (fils), frater (frère). Alors qu’en grec ancien, il n’y en avait pas. Le φ, par exemple, était un p aspiré, précise le linguiste Paul Widmer de l’Université de Zurich, qui est également coauteur de l’étude.

Les chercheurs ont ainsi pu estimer que le nombre de sons labiodentaux a commencé à s’accroître entre 3500 ans et 4500 ans avant aujourd’hui, une période durant laquelle les produits laitiers (lait, fromage, yogourt, etc.) et les céréales ont commencé à devenir des denrées importantes pour les premières sociétés indo-européennes. Les modélisations suggèrent aussi que l’utilisation de labiodentales aurait connu une augmentation spectaculaire il y a environ 2500 ans. Ce foisonnement serait survenu surtout dans les branches italo-celtique (à l’origine de l’irlandais, du latin, du roumain, de l’italien, de l’espagnol et du français), germanique (à l’origine du suédois, de l’islandais, de l’anglais et de l’allemand) et grecque de l’arbre indo-européen. De plus, ce foisonnement coïncide avec l’avènement du moulin à eau (pour moudre les grains), il y a environ 2300 ans, et une utilisation croissante des techniques de transformation du lait — pour en assurer la conservation — qui ont entraîné une diffusion massive d’une alimentation molle.

Pour expliquer comment les labiodentales ont pu s’intégrer au langage de certaines sociétés, les chercheurs supposent que « lors de l’introduction des technologies agricoles innovatrices, l’accès régulier à une alimentation raffinée était probablement réservé à une élite privilégiée qui avait les moyens et le pouvoir d’organiser et de contrôler ces processus de production complexes. C’est parmi cette élite que les labiodentales se sont d’abord développées », avance, comme hypothèse, M. Widmer.

« Généralement, les classes sociales inférieures, par exemple la nouvelle bourgeoisie et les classes ouvrières, essaient de copier le langage des classes supérieures, poursuit Dan Dediu. C’est un mécanisme qui permet à des mots et à des sons de se répandre dans le langage, et nous pensons qu’il pourrait expliquer l’adoption des labiodentales » qui sont présentes dans 76 % des langues indo-européennes parlées aujourd’hui. « Ce processus est assez répandu dans le langage. On suppose que dans le français standard, c’est ainsi que le “r” ancien, qui ressemblait au “r” prononcé par les Espagnols et les Écossais et qui est plus roulé, a été remplacé au XVIIIe siècle par le “r” parisien [comme on le prononce aujourd’hui]. »

Cette étude a eu l’effet d’une petite révolution en linguistique, soulignent les auteurs, parce qu’elle met en évidence une cause extralinguistique à l’évolution du langage humain. « Traditionnellement, on pensait que les changements linguistiques venaient strictement du langage lui-même. Or, cette fois, nous proposons qu’un changement culturel, en l’occurrence l’introduction de l’agriculture, a eu un impact sur l’anatomie du tractus vocal, et que ce changement biologique a, à son tour, eu des conséquences sur le langage.