Je est un(e) autre

Un nombre croissant de jeunes vivant une discordance entre leur sexe à la naissance et leur identité de genre consultent un spécialiste pour entreprendre une transition vers le genre qu’ils souhaitent.

Zachary a commencé à ressentir un malaise à l’âge de 10 ans, au moment de sa puberté. C’est en faisant une recherche sur la diversité sexuelle LGBT, en 6e année, qu’il a découvert la cause de son trouble, décrit dans la fameuse lettre « T ». Après quelques mois de questionnement et de réflexion, il a annoncé à ses parents qu’il était un garçon et non la fille à qui ses parents croyaient avoir donné naissance. Et il réclamait d’être appelé désormais Zachary.

Ébranlés, ses parents ont accepté de s’adresser à lui au masculin, mais uniquement dans l’intimité de leur famille. « Il y avait surtout de notre part une méconnaissance. Zachary avait fait un long cheminement que nous n’avions pas fait de notre côté. On s’est demandé au départ si ce n’était pas une phase de la puberté, de l’adolescence », se rappelle la mère de Zachary.

Dès la puberté, Zachary a commencé à se sentir différent des autres filles de son âge et à se sentir plus proche des garçons. Il a coupé ses cheveux. Pour aller à la plage, il refusait de porter un maillot de bain de fille, préférant plutôt un short et un t-shirt.

« J’ai ressenti un malaise dans mon corps, parce que les garçons se transformaient autour de moi. Mon corps, lui, ne se transformait pas comme le leur », confie Zachary. Au fur et à mesure que la voix de ses amis garçons muait, que des poils apparaissaient sur leurs visages, son malaise s’intensifiait.

« Nous avons d’abord attribué son impression d’être différent de ses camarades à une certaine précocité intellectuelle. Puis, on a cherché de l’aide pour comprendre, pour savoir comment faire. Et on a abouti au Centre de santé Meraki, spécialisé pour les jeunes trans, qui nous a dirigés vers des sexologue et psychologue qui ont diagnostiqué une dysphorie de genre », raconte la maman.

La psychologue a encouragé Zachary à faire son coming out à toute la famille, puis à ses amis. Ses parents ont fait les démarches auprès de l’école pour qu’on change son prénom et la mention de sexe. En septembre 2018, Zachary est retourné à l’école comme garçon, sous le nom de Zachary.

De plus en plus précoce

Au Centre d’orientation sexuelle de l’Université McGill (COSUM), la majorité de la clientèle trans a de 14 à 25 ans. « Les personnes qui s’affirment trans sont plus jeunes qu’avant. Elles commencent à consulter des spécialistes au début de la puberté, au moment où elles se questionnent sur leur genre.

Ce n’est pas que je veux être un garçon, c’est que je suis un garçon qui n’est pas né dans le bon corps

C’est à l’adolescence que la dysphorie de genre devient claire », précise le Dr Richard Montoro, directeur du COSUM. Selon des études menées à Utrecht et à Toronto, l’explosion actuelle des consultations serait surtout le fait d’adolescents.

Au Centre métropolitain de chirurgie de Montréal (CMC), la seule clinique au Canada où on pratique des chirurgies d’affirmation de genre, on a remarqué une hausse notable du nombre de jeunes qui consultent des spécialistes pour faire une transition de genre et subir les chirurgies pour y parvenir.

Les chirurgiens procèdent donc de plus en plus souvent à des mastectomies chez des adolescentes de 16 ans éprouvant un irrépressible désir d’être des hommes et des chirurgies génitales chez des jeunes de 18 ans.

« Les jeunes enfants qui expérimentent en jouant à être un autre genre que le leur, c’est tout à fait normal et aucunement le signe d’une dysphorie », souligne le Dr Montoro, professeur de psychiatrie à l’Université McGill. « La dysphorie de genre se manifeste quand l’enfant croit ou veut être de l’autre sexe que le sien, et que ce comportement persiste pendant au moins six mois », explique-t-il. La dysphorie de genre peut se manifester très tôt, dès que l’enfant commence à parler.

Le fils d’Alexandre Mailly, âgé de six ans, a toujours eu des centres d’intérêt dits « féminins », différents de ceux de ses deux frères. « Il préfère les arts, aime peindre et peut rester des heures à regarder sa mère se maquiller, s’appliquer du vernis. Il adore porter des robes. À trois ans, il nous a dit qu’il était une fille. En septembre 2018, il nous a annoncé qu’il voulait être une fille et vivre comme une fille », relate M. Mailly, qui soutient son enfant dans sa transition vers le genre féminin dans la famille élargie et à l’école.

Un autre parent raconte que sa fillette de trois ans lui avait dit spontanément : « Maman, je n’aime pas la fille qui est sur moi ! » Une phrase qui trahissait la profonde impression d’habiter un corps qui ne lui appartenait pas.

Intervenir tôt, mais doucement

La plupart des personnes trans ne sont pas suicidaires, mais le taux de suicide, de dépression, d’anxiété, de toxicomanie et d’alcoolisme y est plus élevé, d’où l’importance d’intervenir tôt. « Le plus tôt [se fait la] transition, plus le taux de psychopathologies est semblable à celui de la population générale. Si la dysphorie a débuté durant l’enfance et qu’à l’adolescence on procède à des interventions hormonales, puis chirurgicales, des études démontrent que les taux de [troubles psychologiques] ne diffèrent pas de ceux de la population générale », affirme le Dr Montoro.

« Quand je parle d’intervenir tôt, il s’agit d’une transition sociale et d’une transition hormonale », ajoute ce médecin, car les chirurgies génitales ne peuvent être réalisées avant l’âge de 18 ans, et les mastectomies, elles, pas avant l’âge de 16 ans.

Des bloqueurs de puberté peuvent par contre être administrés aux jeunes atteints d’une dysphorie sévère, afin de retarder la puberté. « Cela donne le temps à l’enfant et à ses proches de voir comment le malaise évolue. S’il persiste, on passera à l’hormonothérapie », explique le Dr Pierre Brassard, président du CMC.

Idéalement, la chirurgie génitale — surtout celle d’homme à femme — est repoussée le plus longtemps possible pour permettre le plein développement des organes sexuels. Car une croissance insuffisante du pénis et des testicules peut entraver la réussite de la chirurgie et nuire à long terme à la vie sexuelle.

« Il faut donc décider du traitement au cas par cas. Pour cette raison, on est en discussion avec les experts du Centre de santé Meraki pour établir des normes quant à l’âge pour commencer à traiter. »

Comme Zachary avait déjà des règles et traversé l’essentiel de sa puberté quand sa dysphorie a été diagnostiquée, des bloqueurs d’hormones féminines lui ont été prescrits pour supprimer ses menstruations.

« C’est rassurant pour moi de savoir qu’il n’y aura pas d’autres modifications sur mon corps que je ne veux pas. Ces hormones m’ont soulagé de cette peur constante de me réveiller dans un corps différent de celui que je suis censé être. J’ai l’impression qu’on me laisse enfin enlever un déguisement », dit Zachary.

L’adolescent a maintenant hâte de prendre la testostérone qui transformera un peu plus son corps en celui qu’il veut être. « Ce n’est pas que je veux être un garçon, corrige-t-il, c’est que je suis un garçon… qui n’est pas né dans le bon corps. »


Avec la collaboration d’Annabelle Caillou​
 

* Le nom a été changé pour préserver l’anonymat.

NDLR : L’expression « réassignation de sexe », retenue par la World Professional Association for Transgender Health qui définit les standards de soins à privilégier pour les personnes trans, a été utilisée dans nos textes pour en faciliter la compréhension. Il n’existe toutefois pas de consensus sur le terme à utiliser pour désigner ce processus de transition. Les associations de personnes trans et certains chercheurs choisissent plutôt de parler de confirmation ou d’affirmation du genre.

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