Diminuer le glyphosate, mais comment?

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Louis Pérusse, agronome du réseau SCV Agrologie, a mené un projet de recherche qui suscite de l’espoir chez ceux qui souhaitent une solution pour diminuer l’usage du glyphosate.
Photo: Courtoisie Louis Pérusse, agronome du réseau SCV Agrologie, a mené un projet de recherche qui suscite de l’espoir chez ceux qui souhaitent une solution pour diminuer l’usage du glyphosate.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La controverse autour du glyphosate s’est amplifiée au cours des derniers mois. L’ingrédient actif de l’herbicide Roundup est largement utilisé dans les cultures de blé, de maïs et de soya, ici comme ailleurs, mais quelques agriculteurs et chercheurs tentent de diminuer son usage, voire de s’en passer.

Paul-Émile Brisson, propriétaire de la Ferme Lait-Brissau de Saint-Stanislas-de-Kostka, a commencé l’an dernier à diminuer son usage de glyphosate dans ses 350 hectares de maïs et de soya. Pour y arriver, il répand l’herbicide à des moments différents de l’année afin de réduire de plus de moitié la quantité utilisée. Mais il n’est pas simple de s’en débarrasser. Sur la base de la quantité de glyphosate vendue en 2016, le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) a estimé les superficies traitées au Québec à 1 750 000 hectares. Comme le maïs et le soya sont cultivés sur 745 000 hectares dans la province, tout porte à croire que le produit a été utilisé plus d’une fois ou avec une dose plus élevée que la moyenne dans plusieurs champs. « C’est un herbicide miracle, reconnaît M. Brisson. Tu le mets sur une plante résistante et tout brûle sauf elle. » En plus de ne pas être cher, le glyphosate avait été adopté par l’agriculteur en raison de sa réputation comme l’un des herbicides les moins néfastes pour l’environnement et la santé humaine. Mais l’actualité récente a semé une inquiétude chez lui.

Retour sur une controverse

En 2015, cet ingrédient actif a été classé comme cancérigène probable par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), un organe de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Qu’à cela ne tienne, Santé Canada a renouvelé pour 15 ans l’homologation du glyphosate en 2017. La décision a créé une controverse, qui s’est amplifiée avec les conséquences d’un procès en Californie contre Monsanto, le fabricant du Roundup aujourd’hui propriété de Bayer. Les tribunaux ont condamné la multinationale à dédommager un jardiner qui souffrait d’un cancer de type lymphome non hodgkinien. Des documents divulgués dans la foulée, surnommés les « Monsanto Papers », ont dévoilé que Monsanto avait manipulé des études au sujet des impacts sur la santé de l’herbicide, études auxquelles Santé Canada se serait notamment fié pour renouveler l’homologation. La toxicité du glyphosate continue néanmoins de faire débat dans la communauté scientifique. La ganderosité chez les humains, dans des conditions normales d’utilisation, demeurent à démontrer, surtout lorsqu’il est question de la consommation des aliments en bout de chaîne, car peu d’études indépendantes et rigoureuses se sont penchées sur la question.

Mais à toute la polémique s’ajoutent des constats écologiques. Les mauvaises herbes résistantes aux glyphosates se multiplient en Amérique du Nord, et un premier cas, la moutarde des oiseaux, a été signalé au Québec en 2017. Dans le plus récent rapport sur la présence de pesticides dans l’eau, publié en février dernier par le MELCC, les résultats indiquent « une tendance significative à la hausse des concentrations de l’herbicide glyphosate et de son produit de dégradation, l’AMPA ».

Les travaux de Marc Lucotte, titulaire de la Chaire de recherche UQAM sur la transition vers la durabilité des grandes cultures, notent que l’accumulation d’AMPA a des conséquences néfastes. Dans le sol, elle influe sur les plants, même génétiquement modifiés, en les empêchant de bien assimiler certains nutriments.

Une solution de rechange

Une rencontre entre Marc Lucotte et Louis Pérusse, agronome du réseau SCV Agrologie, a mené à un projet de recherche qui suscite de l’espoir chez ceux qui souhaitent une solution pour diminuer l’usage du glyphosate tout en conservant leur rendement. Intitulé MYFROG — pour Maintaining high Yields in Field crops while Reconsidering the Option of using Glyphosate —, ce projet mise sur les systèmes en semis directs sous couverture végétale permanente, désigné par le sigle SCV. Sans travail mécanique de la terre, les agriculteurs créent une couverture végétale permanente du sol à l’aide de résidus de récolte, de culture de couverture ou une combinaison des deux, en plus d’effectuer une rotation et association des cultures. Du maïs, par exemple, peut être semé dans une couverture vivante de luzerne. En occupant ainsi le sol et en créant de l’ombre, les plantes de couverture inhibent les conditions de germination des mauvaises herbes contraignantes.

« La démarche SCV n’exclut pas les pesticides, mais on est capables d’en réduire les quantités de manière importante », indique Louis Pérusse. Ce dernier prône cette méthode depuis une dizaine d’années et accompagne aujourd’hui près de 45 producteurs de l’Ontario et du Québec. « Le projet MYFROG va venir documenter de manière scientifique la répercussion de cette approche agricole, tant du point de vue agronomique que de celui de la santé des sols et de l’usage des pesticides. » Richard Hogue, chercheur en écologie microbienne à l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA), collabore aussi au projet. Ce dernier analysera le microbiome des sols agricoles à l’aide de techniques de séquençage d’ADN.

Avant même que la subvention du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) soit obtenue, l’agriculteur René Têtu, de Semences Magny, à Montmagny, s’était joint au projet. « On y croyait tellement qu’on avait déjà commencé », dit celui qui espère aussi y trouver une solution pour éviter les fongicides.

Et le bio ?

Réal Gauthier, copropriétaire des fermes Belvache à Sainte-Anne-des-Plaines, n’utilise pas de glyphosate sur les 900 hectares où il cultive surtout du blé, du soya, du maïs, de l’avoine et des pois. Il s’agit d’un prérequis pour que sa production soit certifiée biologique.

Son approche s’articule autour d’un travail vigoureux du sol en plusieurs étapes, comprenant le binage, qui permet d’aérer la couche superficielle de la terre. « On nuit aux mauvaises herbes, mais on ne les tue pas », explique M. Gauthier. Pour réaliser ce travail avec précision, ses tracteurs sont équipés de GPS. Les recours aux appareils mécaniques demeurent nécessaires dans les grandes cultures biologiques. « Pour arriver à ce que la population demande [en bio], ce n’est pas magique : je dois utiliser du diesel et faire des émissions de carbone », reconnaît-il. Selon lui, il est difficile, avec les avantages et inconvénients de chacune, de déterminer quelle démarche est la meilleure entre la sienne et celle qui ne préconise aucun labourage à l’aide des semis directs avec couverture végétale.

Les fermes Belvache persistent dans le bio « par conviction et rentabilité ». M. Gauthier croit que viser la réduction ou le bannissement du glyphosate devrait s’accompagner d’un soutien à l’agriculture biologique. La Politique bioalimentaire, adoptée par le gouvernement du Québec en 2018, vise à doubler la superficie de ce type d’agriculture dans la province pour la faire passer à 98 000 hectares d’ici 2025.

24 % des échantillons de produits biologiques testés contiennent eux aussi des résidus de glyphosate. Et 18 des 69 aliments qui dépassent les limites permises proviennent de l’agriculture biologique. Une situation qui s’explique par l’utilisation massive de l’herbicide aux États-Unis, et donc par la contamination croisée.

Des traces de glyphosate dans nos aliments

Les analyses réalisées par l’Agence canadienne d’inspection des aliments en 2015 et en 2016 ont détecté des traces de glyphosate dans près de 30 % des 3188 échantillons d’aliments prélevés lors de son enquête sur le glyphosate. En revanche, à peine 1 % des échantillons excédaient la limite maximale de résidus. Voici quelques résultats de l’étude, montrant dans quelle proportion d’échantillons des résidus de glyphosate ont été détectés dans des aliments.

36 %
Dans cette proportion des produits céréaliers, 4 % contenaient plus que la limite maximale de résidus.

47 %
Dans cette proportion des produits de haricots, de pois et de lentilles, 0,6 % contenaient plus que la limite maximale de résidus.

11 %
Dans cette proportion des produits du soya, 0 % contenait plus que la limite maximale de résidus.

31 %
Dans cette proportion des aliments pour nourrissons, 0 % contenait plus que la limite maximale de résidus.

24 % 
Des échantillons de produits biologiques testés contiennent eux aussi des résidus de glyphosate. Et 18 des 69 aliments qui dépassent les limites permises proviennent de l’agriculture biologique. Une situation qui s’explique par l’utilisation massive de l’herbicide aux États-Unis, et donc par la contamination croisée.