À bord de l’«Amundsen», laboratoire flottant sur le Saint-Laurent

Photo: Alexis Riopel Le Devoir L’«Amundsen» doit avant tout s’assurer de garder la voie maritime ouverte pendant l’hiver. Les scientifiques profitent néanmoins des temps morts entre les appels pour immerger leurs instruments.

Au coeur de l’hiver, une vingtaine de scientifiques sont montés à bord du brise-glace Amundsen pour la seconde édition de l’Odyssée Saint-Laurent. Notre journaliste s’est joint à eux pendant deux semaines. Il nous parle, dans ce premier reportage, de la rosette, ou de comment aller chercher de l’eau au fond des mers.

En ce premier dimanche de février, l’Amundsen écarte les quelques plaques de glace qui flottent sur le fleuve. L’air est froid : à 15 °C sous zéro, du frasil se forme dans les interstices où le Saint-Laurent s’expose à nu. Le navire longe le nord de l’île d’Orléans, en direction de la prochaine « station » — une simple coordonnée géographique au milieu des eaux.

Ici commence l’estuaire, là où l’eau douce du fleuve devient saumâtre. Tout à coup, le navire s’arrête.


« Il y a beaucoup de courant ici ! » lance Thomas Linkowski, un professionnel en instrumentation pour Amundsen Science, l’organisme qui encadre le programme scientifique de ce navire de la Garde côtière canadienne. En effet, l’eau charrie de la glace autour de nous, donnant l’impression que le bateau est en mouvement. Mais c’est tout le contraire. Quelques ponts au-dessus de nos têtes, les navigateurs utilisent les moteurs pour nous garder précisément sur place.

Le navire a fait escale à Québec il y a deux jours pour une rotation d’équipage. Exceptionnellement, en cette période hivernale, il a aussi pris à son bord un groupe d’océanographes, de chimistes, de physiciens, de géologues et de biologistes pour une mission de deux semaines.

Photo: Alexis Riopel Le Devoir L’«Amundsen» est équipé pour sonder les mers les plus profondes.

En été, l’Amundsen se consacre surtout à la recherche scientifique en Arctique.

En hiver, par contre, il reste dans le sud du pays, et sa priorité est de disloquer les embâcles de glace et d’escorter les navires paralysés par la banquise. Les scientifiques profiteront seulement des temps morts entre les appels pour immerger leurs instruments. Mais le jeu en vaut la chandelle : c’est seulement la deuxième fois qu’une croisière scientifique hivernale est organisée dans la cour arrière des Québécois.

L’or bleu

Évidemment, l’objet d’étude de la plupart des scientifiques à bord, c’est l’eau. Toutefois, pour obtenir le précieux liquide à des centaines de mètres sous la surface, la tâche s’avère complexe. Des océanographes ont donc développé un appareil joliment nommé « la rosette », constitué d’un carrousel de bouteilles qui se referment à la profondeur voulue. Des capteurs mesurent également la température, la salinité et la pression dans toute la colonne d’eau.

« La rosette permet d’aller regarder beaucoup plus facilement ce qu’il y a au fond », simplifie Thomas Linkowski.

Quelques minutes après l’immobilisation du navire, la timonerie donne l’autorisation de déployer l’instrument. Une porte de garage s’ouvre alors, le lourd appareil est soulevé du sol et une poutre mobile est inclinée par-dessus bord. Deux matelots de la Garde côtière manipulent avec soin la rosette, pour éviter qu’elle se cogne contre les murs du hangar. Ils portent des combinaisons de survie et sont attachés avec des harnais. Une chute dans l’eau glaciale risque d’être fatale.

Photo: Alexis Riopel Le Devoir En été, l’«Amundsen» se consacre surtout à la recherche scientifique en Arctique.

« Ce qu’on porte n’est pas fait pour nous tenir au chaud, c’est juste pour retrouver nos cadavres si on tombe à l’eau », rit un matelot bien habitué aux opérations scientifiques.

L’Amundsen est équipé pour sonder les mers les plus profondes : le câble de la rosette fait 7000 m. Mais ici, tout près de Québec, le fond n’est qu’à une quinzaine de mètres. La rosette fait une brève trempette et recueille des échantillons d’eau sur deux paliers.

Malgré le sérieux de l’affaire, une atmosphère légère règne dans ce coin du bateau. De petits haut-parleurs crachent Like a Rolling Stone de Bob Dylan.

« Ce que je préfère avec la rosette, c’est que c’est ici qu’il y a le plus d’ambiance », note Marie-Pier St-Onge, coordonnatrice de la mission organisée par le Réseau Québec maritime. À ses côtés, une nuée de scientifiques, surtout des étudiants, attendent pour remplir leurs bouteilles.

Phytoplancton et compagnie

Une fois que la rosette est remontée à bord et que la porte du garage est bien refermée, les matelots laissent leur place aux scientifiques. Ceux qui mesurent la concentration des gaz dissous dans l’eau prélèvent leurs échantillons en premier. S’il ne se pressent pas, des échanges gazeux entre le liquide et l’atmosphère pourraient perturber leurs mesures.

Ensuite, les chercheurs qui s’intéressent aux nutriments dans l’eau tournent à leur tour les robinets. L’activité biologique se poursuit dans les échantillons remontés à la surface ; il faut donc procéder aux analyses directement sur le bateau.

Vincent Villeneuve, un étudiant en biologie à l’Université Laval, rince rapidement ses contenants avec de l’eau du fleuve avant de les remplir. Il placera certaines de ses bouteilles dans une sorte d’aquarium réfrigéré reproduisant les conditions de la colonne d’eau. « On veut voir ce qui reste en matière de nutriments après vingt-quatre heures, explique-t-il. On fait cette même expérience quatre saisons par année. »

Photo: Alexis Riopel Le Devoir Des capteurs mesurent la température, la salinité et la pression dans toute la colonne d’eau.

Jade Paradis-Hautcoeur, de l’Université du Québec à Rimouski, s’intéresse pour sa part au phytoplancton qui se cache sous la surface — et en hiver, sous la glace. Dans un laboratoire aménagé à l’arrière du navire (l’Amundsen a entièrement été rénové en 2003 pour devenir un brise-glace de recherche), elle filtre l’eau de la rosette pour isoler ces organismes.

Des analyses de fluorescence et de génétique permettront plus tard de caractériser l’abondance et la diversité du phytoplancton dans les eaux glaciales du Saint-Laurent.

Toujours en filigrane : l’hiver. C’est cela qui fait tout l’intérêt de la mission pour les chercheurs, mais c’est aussi ce qui la rend si compliquée. « Quand on va en Arctique pendant l’été, ce n’est pas aussi froid », remarque Thomas Linkowski, qui passe plusieurs semaines par année dans le Grand Nord. « Le fleuve en hiver, c’est tout un défi. »

Notre journaliste a été invité sur l’Amundsen par le Réseau Québec maritime dans le cadre de son programme de recherche Odyssée Saint-Laurent.